Les salariés d’Atos hantés par le spectre d'un démantèlement du groupe

À quelques jours du choix de l’offre de reprise d’Atos, l’inquiétude des salariés français du groupe monte avec la crainte d'un démantèlement et de ses conséquences sur l’emploi. L’espoir suscité par le plan de Onepoint, qui prévoit de préserver l’intégrité de l’entreprise, semble s’évanouir.

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Atos usine d'Angers
Les salariés d'Atos attendent avec inquiétude le choix de l'offre de reprise du groupe.

Atos devrait annoncer d’ici le 31 mai le choix de l’offre de reprise dans le cadre de la procédure de conciliation. Trois offres sont sur la table : celle de David Layani, le patron-fondateur du cabinet de conseil en numérique Onepoint, en consortium avec le fonds d’investissement Butler Industries et l’entreprise de services du numérique Econocom ; celle d’EPFI, le groupe du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, en partenariat avec le fonds d’investissement britannique Attestor ; et celle d’un groupe de banques. Mais la course semble tourner à un duel entre David Layani et Daniel Kretinsky, qui doivent soumettre cette semaine leurs offres fermes. L’annonce du choix entre les deux protagonistes pourrait être reportée à la semaine prochaine.

L’inquiétude monte chez les salariés du groupe en France. Dans un communiqué diffusé le 23 mai, la CFE-CGC, premier syndicat représentatif de l’entreprise, «alerte sur le fait que les salariés sont aujourd’hui les grands oubliés du processus de restructuration en cours». Il invite Hélène Bourbouloux, qui agit en tant que mandataire judiciaire dans la procédure de conciliation entamée par Atos pour trouver une solution financière à son endettement, à se rapprocher de leurs représentants nationaux pour recueillir leur position. Quant à la CFDT, deuxième syndicat de l’entreprise, elle a écrit le 24 mai aux trois candidats à la reprise d’Atos pour leur demander de les rencontrer. «Nous voulons obtenir d’eux des engagements en faveur des salariés, explique à L’Usine Nouvelle Alia Iassamen, coordinatrice de la CFDT au groupe Atos. Car nous avons de fortes craintes sur l’emploi.» Pas sûr qu’ils accèdent à sa demande compte tenu du caractère confidentiel de la procédure de conciliation.

15 000 emplois perdus en 2 ans

Le groupe compte aujourd’hui un peu moins de 95 000 salariés dans le monde, dont 10 000 en France. En deux ans, il a perdu environ 15000 emplois, résultat de cessions d’activités (comme celle en Italie) et d’une politique volontariste de réduction des effectifs, qui s’est traduite en France par le non-remplacement d’environ 800 départs.

Les salariés s’inquiètent des perspectives de démantèlement. Le plan de Daniel Kretinsky a le mérite de la clarté. En dehors des activités souveraines, que l’État envisage de racheter, il prévoit de vendre Worldgrid, l’activité de systèmes de contrôle-commande des centrales nucléaires, et une grande partie de la division Digital, logées toutes les deux dans la branche Eviden. Finalement, il ne garderait que la branche Tech Foundations, qui regroupe les activités d’infogérance et de services numériques aux entreprises, et les services de cybersécurité de la division Bid Data et Sécurité (BDS). Le milliardaire tchèque fait de ces cessions un argument pour rallier les créanciers à son plan en leur promettant de toucher une partie de l’argent tiré des ventes.

Le plan de David Layani promet au contraire de préserver l’intégrité du groupe. Mais les espoirs qu’il a suscités auprès des salariés se sont vite évanouis. Après l’avoir soutenu, la CFE-CGC se montre aujourd’hui plutôt réservée. «Sur le papier, le plan de David Layani est séduisant car il porte un projet industriel, explique à L’Usine Nouvelle Karine Dran, coordinatrice de la CFE-CGC au niveau du groupe. Sur le plan social, il est le plan qui présente le moins de risques pour les salariés puisqu’il conserve toutes les activités. Mais il soulève des interrogations de viabilité sur le plan financier. Nous sommes chez Atos, où la direction ne joue pas la transparence sur la réalité des chiffres. Que se passerait-t-il demain si David Layani découvrait une situation plus difficile que prévu ? Aurait-il dans ce cas les moyens d’y faire face ? C’est là tout le problème.»

L'exemple de Casino

Les détracteurs de l’offre de Onepoint pointent un plan non financé. Sur les 600 millions d’euros de liquidités réclamées par Atos sous forme de capital pour continuer à tourner jusqu’à fin 2025, il n’apporte que 350 millions d’euros. Pour trouver les 250 millions d’euros qui manquent, il compte appeler des investisseurs à participer à une augmentation de capital. Quant à la promesse de conserver toutes les activités, il n’est pas sûr qu’il puisse la tenir. Une grande partie de son apport de liquidités viendrait d’un emprunt auprès du fonds d’investissement américain Carlyle. Le consortium comprend aussi Econocom, une entreprise créée par le Français Jean-Louis Bouchard, mais de droit belge. L’État pourrait en prendre prétexte pour activer son option de rachat des activités souveraines logées dans la division BDS.

«Quel que soit l’offre choisie, elle n’évitera pas le démantèlement, affirme à L’Usine Nouvelle Lionel Ducler, délégué syndical CGT. Nous avons une vision claire de ce qui attend Atos à travers l’exemple de Casino. On voit les dégâts produits par sa reprise dans le cadre d’une conciliation. Si on utilise les mêmes méthodes, on arrivera au même résultat, donc un drame social.» La CGT continue à défendre l’option de recentrage du groupe sur la France et l’Europe du Sud avec le soutien de l’État. Cela passerait par l’abandon des activités en Amérique du Nord avec notamment la cession de Syntel, une société de services numériques chèrement rachetée en 2019 mais dont la valeur diminue chaque année, générant des pertes sèches pour le groupe à cause des dépréciations d'actifs que cette dévalorisation entraine, selon le syndicat.

La crainte d'un nouveau découpage

Paradoxalement, le projet de l’État de racheter les activités souveraines ne rassure pas les syndicats. La CFDT interpelle l’État sur ses intentions et sur sa capacité à investir pour rendre l’activité de supercalculateurs compétitive face à la concurrence mondiale et garantir l’emploi. Quant à la CFE-CGC, elle met en garde contre les risques d’un nouveau traumatisme que provoquerait le détourage de ces activités. «Les salariés ont très mal vécu le premier découpage de la société en deux avec d’un côté Tech Foundations et de l’autre Eviden, souligne Karine Dran. Ils ne supporteront pas un nouveau découpage en vue de la vente d’activités. Que vont devenir les fonctions transverses et les activités cédées ? À force de faire du saucissonnage, le risque est de remettre en cause de la viabilité des activités restantes. La situation est déjà très difficile. L'intervention de l'État ne ferait que rendre les choses plus compliquées.»

La séparation du groupe en deux branches se traduit par des conflits d’intérêts et une bataille de clans. Dans la branche Tech Foundations, les managers seraient nombreux à voir leur avenir dans le giron de Daniel Kretinsky, qui avait tenté de racheter cette activité avant de jeter l’éponge. Dans la branche Eviden, les salariés ont été ballotés entre plusieurs projets d’avenir au gré des changements de stratégie de la direction. Avec le plan de David Layani, ils ont esquissé l’espoir de rester dans un groupe uni. Maintenant que le plan de Daniel Kretinsky est favori, ils sont à nouveau plongés dans l’incertitude.

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