Schneider Electric vient d’acquérir l’américain Motivair, spécialiste du refroidissement liquide. En 2023, dans le monde, le groupe réalise 36 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dans la gestion de l’énergie à hauteur de 77%, autour de la basse tension, la moyenne tension, l’appareillage, les onduleurs et la digitalisation des infrastructures. Également présent dans les automatismes industriels et les logiciels, il compte 15000 employés en France, où se concentrent 20% des dépenses de R&D mondiales avec 25 usines. Laurent Bataille, président de Schneider Electric France, détaille cette stratégie à L'Usine Nouvelle.
L’Usine Nouvelle - Quelles marches restent à franchir, selon vous, dans l'électrification de l'industrie ?
Laurent Bataille - L’électrification de l’industrie concerne la transformation de process industriels complexes qui fonctionnent typiquement au gaz et qui sont énergo-intensifs (ciment, acier, verre...). Par exemple, nous avons accompagné Verallia pour son nouveau four, hybride entre électrique 80% et gaz à 20%, à Châteaubernard (Charente). Quand on change un process industriel, il faut aussi reprendre l’architecture d’automatisme ce que nous avons fait en grande partie dans cette usine.
Chez Schneider Electric, on voit bien la synergie entre la gestion de l’énergie et celle des automatismes industriels. Pour que l’électrification progresse, il faut que les industriels soient davantage sécurisés sur les prix à moyen terme. Le ministre de l’Industrie, Marc Ferracci, a annoncé vouloir se pencher sur la question. Les industriels sont aussi désireux de mieux comprendre les règles de marché pour leurs produits décarbonés en Europe par rapport à des produits importés.
Dans quel environnement économique évoluez-vous actuellement ?
Nous sommes positionnés sur un marché porteur dans la mesure où l’électrification progresse partout dans le monde. Dans le monde, aujourd’hui, nous sommes à peu près à 20% d’électricité dans le mix énergétique, et ce chiffre est attendu à 55% en 2050. Les grands investissements se situent dans les infrastructures des réseaux électriques, qui vont doubler de taille dans les vingt ans qui viennent. Ils doivent être enrichis, maillés de façon plus dense, et devenir plus sophistiqués en termes de sources décentralisées d’électrons. Deuxième grand pôle d’investissement, les infrastructures numériques, avec l’intelligence artificielle qui s’invite dans les data centers notamment. On note que cette trajectoire d’électrification a amené récemment l'Agence internationale de l'énergie à parler de «l’Age de l’électricité».
Pour que l'industrie européenne fonctionne, il faut qu’elle soit capable d’exporter
— Laurent Bataille
Schneider Electric participe à certains projets de gigafactories, comme celle de ProLogium à Dunkerque. Quelles sont les implications de ce développement de grandes usines ?
Schneider Electric se positionne sur les infrastructures énergétiques des gigafactories, et sur leurs process industriels comme les automatismes. Nous sommes très heureux qu’il y ait de gros projets d’investissements en France. Les mouvements des trois dernières années, et les programmes d’attractivité comme Choose France, sont intéressants. Pour que l’industrie européenne fonctionne, il faut qu’elle soit capable d’exporter, de s’appuyer sur un marché européen plus intégré et de bénéficier d’une compétitivité sur les coûts qui requiert aussi une stratégie de volume. Ces usines, qui optimiseront leur process, ont une chance de réussir. Les industriels apprennent rapidement, notamment dans les batteries. Il faut rattraper les dix ans d’expériences accumulés par d’autres pays, c’est un vrai challenge.
Quels sont les enjeux dans les data centers, sur lequel vous vous développez, à l'instar de vos concurrents ?
Nous sommes, sur nos périmètres techniques, leaders du segment des data centers. On y réalise les infrastructures électriques (connexion au réseau, basse et moyenne tension, back-up électrique avec des batteries lithium-ion, cooling pour le refroidissement des racks). En termes d’architectures digitales, nous sommes positionnés sur la gestion environnementale (température, humidité, flux d’air), la gestion de l’énergie, et la gestion de l’ensemble des actifs d’un data center. Nous avons des concurrents sur chacun des lots : la basse et moyenne tension, les onduleurs, le cooling... Nous nous positionnons sur l’ensemble des activités avec des architectures complètes. L’accélération historique dans le secteur des data centers pour nous remonte à 2006 avec l’acquisition d’APC, qui était le leader mondial des onduleurs. Nous faisons actuellement un effort important d’investissement industriel sur ce segment, avons certaines usines dédiées à ce métier.
Les acteurs de l’IA sont dans une course à ceux qui auront déployé les infrastructures le plus rapidement
— Laurent Bataille
L'intelligence artificielle (IA) est l'un des sujets majeurs dans l'univers des data centers. Comment vous positionnez-vous sur les besoins supplémentaires requis en énergie ?
Le besoin en infrastructures évolue. Les acteurs de l’IA sont dans une course à ceux qui auront déployé les infrastructures le plus rapidement. D’une part, les puces constituent un premier goulot d’étranglement. Les acteurs du domaine fonctionnent par allocations. Ils augmentent leurs capacités, En parallèle, les grands acteurs de la Tech essaient d’acheter le plus de puces possible. D’autre part, il y a un deuxième goulot dans les datacenters : compte tenu des échauffements liés la puissance de calcul les architectures techniques des data centers doivent évoluer. On remplace l’air cooling par du liquid cooling, ce qui permet de refroidir plus efficacement et rapidement, Nous nous concentrons actuellement sur de la R&D pour le refroidissement (cooling). De plus, de plus en plus, nous observons aussi que les clients souhaitent sécuriser leurs approvisionnements en énergie verte.
En termes d'économie circulaire, envisagez-vous de passer à une économie de l'usage ?
Pas complètement. L’idée de louer des équipements n’est pas encore entrée dans la mentalité du marché. En revanche, ce qui se rapproche de l’économie de l’usage, c’est un rééquilibrage entre la phase de capex (dépenses d’investissement) et la phase d’opex (dépenses d’exploitation). On a beaucoup vendu d’équipements par le passé, et de plus en plus, on s’oriente vers des contrats de maintenance et de service digitalisés qui permettent d’en optimiser le fonctionnement et d’en prolonger l’usage à long terme. Auparavant, on nous appelait ponctuellement pour le dépannage d’un équipement moyenne tension, souvent en urgence, d’ailleurs ; aujourd’hui, on peut monitorer l’équipement à distance, et nous pouvons accompagner le client dans la gestion de ses actifs (détection d’échauffement dans un équipement électrique, monitoring du vieillissement des batteries utilisées par les onduleurs, suivi de la «santé» des transformateurs...). On peut ainsi prévenir nos clients avant que leurs appareils ne rencontrent des problèmes qui peuvent causer un arrêt fortuit de leurs opérations, par exemple. Si le client est d’accord, nos outils de gestion technique du bâtiment envoient des données dans le cloud pour analyse et conseils de nos meilleurs experts à distance.



