Le coup est rude pour ce segment de l’aéronautique, en convalescence depuis 2009. Alors que le marché de l’aviation d’affaires connaît un frémissement perceptible depuis l’an passé, le trafic aérien des jets, à l’instar des avions commerciaux, s’est retrouvé quasiment à l’arrêt au printemps. "Les deux dernières semaines de mars ont vu le trafic connaître une forte décroissance, témoigne Bruno Mazurkiewicz, le directeur de l’aéroport Paris-Le Bourget, première plate-forme européenne pour l’aviation d’affaires. Nous évoluons à présent avec un trafic inférieur de 85 % par rapport à la normale. Nous traitons environ 170 vols par semaine actuellement, contre entre 100 à 200 vols par jour en temps normal."
Comment le marché pourrait-il rebondir, en France et dans le monde ? À l’échelle mondiale, les livraisons de jets ont atteint 809 exemplaires l’an passé, contre 703 en 2018, selon l’association spécialisée Gama. Un niveau que le marché n’avait pas atteint depuis dix ans. Quid de cette dynamique ? "Je pense que l’aviation d’affaires pourrait connaître une reprise plus rapide que celle de l’aviation commerciale, étant donné qu’elle permet d’accéder à des horaires à la carte et de transporter des personnes en toute sécurité, prévoit Bruno Mazurkiewicz. On peut même espérer voir arriver une nouvelle clientèle professionnelle, qui ne prend pas les avions d’affaires en temps normal. "
Les vols sanitaires sortent de l’ombre
Un vœu pieu ? Pas si sûr, d’autant que le secteur montre depuis le début de l’épidémie de Covid-19 un visage méconnu, bien loin de l’image bling-bling qui lui colle à la peau, en particulier en France et en Europe. Ces dernières semaines, industriels et opérateurs ont multiplié les initiatives, les jets d’affaires assurant entre autres le transfert de soignants et le transport de matériel, comme les masques, mettant en lumière un aspect rarement mise en avant. Car en temps normal, entre 2 200 et 2 400 vols sanitaires sont effectués chaque année au niveau de l’aéroport parisien, notamment pour l’acheminement de greffons, soit 5 % de son trafic.
Une activité assurée par de nombreux opérateurs. Comme Jetfly, compagnie luxembourgeoise rachetée en 2010 par le Français Cédric Lescop. Avec son modèle économique, l’entreprise opère désormais 28 appareils (23 Pilatus PC-12 et 5 Pilatus PC24) détenus par quelque 250 copropriétaires et elle fait désormais partie du top 5 des plus grosses compagnies d’affaires européennes. En dix ans, son chiffre d’affaires est passé de 15 à 70 millions d’euros. "Nous avons sollicité nos copropriétaires pour qu’ils fassent chacun le don d’une heure de vol et en 48 heures, nous avons récolté 250 heures de vol gratuites pour les soignants, partout en Europe, se réjouit Cédric Lescop. Nous avons par exemple transporté gratuitement début avril des renforts d’infirmières et de médecins entre Paris et Biarritz, Marseille et Mulhouse…"
Clair Group, dont l’une des filiales est la compagnie AstonJet, est allé encore un cran plus loin pour participer à l’effort de guerre mais aussi pour sauver l’entreprise : le groupe a créé en avril une division dédiée à la distribution de masques chirurgicaux, France Medics. Une conversion inédite pour cette entreprise de 150 personnes qui a généré 40 millions de chiffre d’affaires en 2019. "Au début de l’épidémie de Covid-19, parallèlement à notre activité, nous avons commencé à affréter des avions-cargos important de gros volumes d’équipements sanitaires depuis le Chine, raconte Charles Clair, le PDG du groupe. Puis, début avril, voyant ces énormes volumes arrivés, je me suis demandé pourquoi les PME ne méritaient pas aussi d’en recevoir. Car très rapidement, les professionnels de la logistique n’ont plus répondu qu’aux très grosses commandes."
Jouer sur la flexibilité et la sécurité
Il faut dire que Clair Group n’improvise pas : le groupe est titulaire du marché public avec l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris pour le transfert de greffes depuis 2018. Pour créer France Medics en un temps record, Clair Group a dû très vite s’adapter. En quelques jours, les salariés ont développé un site internet, une plate-forme logistique et ont rénové un étage inutilisé du bâtiment du groupe situé au Bourget. Le modèle économique ? France Medics achète des masques auprès d’un grand distributeur qu’il redistribue ensuite, via les services du transporteur DPD. Le pari du dirigeant : alors qu’avec les aides de l’État l’entreprise essuie des pertes de 1 million d’euros par mois, la création de France Medics pourrait les réduire entre 500 000 à 600 000 euros par mois. "De quoi tripler notre espérance de vie", pronostique Charles Clair.
Comment ces acteurs envisagent-ils la sortie de crise ? « Les gens risquent de moins voyager pendant de nombreux mois, mais comme l’aviation d’affaires pourrait être en mesure de proposer des horaires plus libres et d’assurer des vols d’équipes avec une plus grande sécurité sanitaire, elle pourrait être davantage sollicitée », veut croire Cédric Lescop. La crise actuelle pourrait donc être l’occasion pour l’aviation d’affaires de se refaire une virginité, sur fond également de lutte contre les émissions de CO2. Le secteur a été jusque-là peu audible en matière d’empreinte carbone. "Les industriels et les opérateurs sont aussi conscients des enjeux environnementaux et de la nécessité de faire des efforts pour améliorer l’acceptabilité des avions d’affaires au sein de la société et du grand public", affirme Bruno Mazurkiewicz. L’épidémie de Covid-19 pourrait en cela servir de catalyseur.
Dassault et Daher sur le pont
Les trains et les avions-cargos n’ont pas été les seuls moyens de transport engagés dans la lutte contre le Covid-19. Dassault Aviation a mis à disposition du ministère des Armées les services de deux avions d’affaires dans le cadre de l’opération Résilience, un Falcon 8X et un Falcon 900. "Capables de se poser sur de petits aéroports, par tous les temps et sans nécessiter d’infrastructures au sol, ils permettent d’acheminer très rapidement des équipes médicales ou du matériel, en France et dans le monde entier", souligne-t-on au sein du groupe. Même engagement du côté de Daher : le groupe familial a prêté main-forte avec deux avions TBM et leurs pilotes, depuis son site de Tarbes (Hautes-Pyrénées), pour soutenir la démarche d’Aviation sans frontières.



