Selon un sondage de l'Ifop datant d'octobre 2022, les règles douloureuses concernent 53% des femmes menstruées, et même 68% de celles âgées de 15 à 24 ans. Face à ce constat, l’idée de mettre en place un congé menstruel fait son chemin dans les entreprises françaises, alors que l’Espagne a adopté une loi pour généraliser ce dispositif en février. Celle-ci prévoit que cet arrêt de travail, que pourront prendre toutes les femmes souffrant de règles incapacitantes et dont la durée n’a pas encore été définie, soit financé par la sécurité sociale.
Eloïse Bouilloud et Gaëlle Baldassari, des sociétés Moonlikate et Kiffe ton cycle, qui aident les femmes à mieux vivre leur cycle menstruel, sont en lien avec des entreprises du secteur des services, des groupements d’agriculteurs, des commerces ou encore des sociétés d’informatique. Elles les accompagnent afin qu’elles considèrent davantage le bien-être menstruel de leurs salariées, notamment via le congé menstruel qui permet à ces dernières, tel qu’il est parfois appliqué actuellement en France, de prendre un ou plusieurs jours d’arrêt aux frais de l’employeur sans justificatif médical ni délai de carence. D’une durée d’un jour dans la fonction publique et de trois jours dans le privé, celui-ci correspond à la période pendant laquelle les salariés en arrêt maladie ne perçoivent pas d’indemnités.
Pour l’instant, les deux entrepreneuses n’ont pas été démarchées par des industriels. Un désintérêt qu’elles expliquent notamment par la faible part de femmes dans le secteur, 30% selon l'Insee, ce qui induirait une moindre ouverture des sociétés à la question du bien-être menstruel.
Des métiers physiquement exigeants
L’Usine Nouvelle a contacté une dizaine d’entreprises industrielles (BTP, télécom, chimie, cosmétique…) mais aucune n’a indiqué avoir mis en place le congé menstruel ni même mener une réflexion sur la question. Comme l’indique Flora-May Lalonde, responsable communication et marketing chez le producteur de coquillages Marédoc, basé dans l'Hérault, «on n’est vraiment pas beaucoup à l’avoir adopté». Sa société, qui compte vingt-trois salariés dont onze femmes, paye huit heures par mois de congé menstruel à ses salariées qui en feraient la demande. Une initiative d’autant plus bénéfique pour les employées que l’entreprise comporte une partie production en usine : «Les personnes sont debout dans la journée dans un milieu humide et bruyant. Elles portent un tablier, des bottes, ce qui n’est pas agréable pour se changer pendant ses règles», décrit-elle.
Louis Design, un fabriquant de mobilier de bureau en bois installé près de Toulouse (Haute-Garonne), a été l’une des premières sociétés dans l’Hexagone à instaurer le congé menstruel. Après six mois de recherche, un temps d’échange avec les dix-sept salariés, la rédaction et la signature d’une charte, le dispositif est entré en vigueur en mars 2022. Il a été décidé d’un jour d’absence par mois autorisé pour les employées menstruées. Le cofondateur, Paul Gely, a depuis été contacté par plusieurs entreprises qui souhaitent suivre son exemple, mais aucune ne fait partie du secteur industriel. «Ce sont pourtant les premiers concernés !», regrette-t-il, en soulignant que le secteur secondaire comporte beaucoup de métiers exigeants physiquement.
Une organisation quasi inchangée
Chez Louis Design, les femmes peuvent prévenir de leur absence la veille pour le lendemain ou le matin pour l’après-midi. Selon Paul Gely, cela ne pose pas de problèmes organisationnels : «C’est comme lorsque quelqu’un tombe malade ou que l’assistante maternelle d’une personne qui a des enfants lui fait faux bond, on trouve des solutions. Il n’y a pas de réorganisation spéciale congé menstruel.»
Même son de cloche chez Carrefour, qui n'a pas créé de congé menstruel à proprement parler, mais qui a annoncé le 19 avril la mise en place d’un congé de douze jours par an pour ses salariées atteintes d’endométriose. Cette maladie gynécologique touche une femme sur dix et provoque de fortes douleurs abdominales et pelviennes, en particulier au moment des règles. «On s’organisera exactement de la même manière qu’actuellement, parce qu’aujourd’hui les femmes atteintes d’endométriose prennent régulièrement des arrêts maladie», explique Stefen Bompais, directeur de l’inclusion du groupe Carrefour. L’entreprise compte 100 000 salariés en France dont 50 000 femmes, et 30 000 susceptibles d’être menstruées.
Des craintes quant à d'éventuels abus
Chez Marédoc, en un an, quatre femmes sur les onze ont pris un jour de congé menstruel, dont une à deux reprises. «On avait peur qu’il y ait des abus et finalement pas du tout», constate la responsable communication et marketing. Une crainte partagée par beaucoup mais qui ne se vérifie pas forcément dans les faits. Sur huit femmes employées chez Louis Design, trois l’ont pris en 2022, dont deux une fois et une neuf fois.
Au Japon, où le congé menstruel est pourtant entré dans la loi dès 1947, c’est même l’effet inverse qui se produit. Les personnes menstruées n’osent pas s’absenter. Selon une enquête du quotidien économique Nikkei, qui a interrogé 1 956 travailleuses, seules 10% d’entre elles prennent leur congé de temps en temps ou régulièrement. Parmi les raisons avancées : la peur de demander un congé menstruel à un manager masculin (61,8%), la gêne d'en demander car peu de collaboratrices le prennent (50,5%) et la crainte que son absence pose problème à ses collègues (36,2%).
Une potentielle source de discriminations
Sophie Binet, récemment élue secrétaire nationale de la CGT, s’est exprimée sur le sujet dans l’émission Dimanche politique de France 3 le 30 avril. Elle expliquait craindre que le congé menstruel ne porte atteinte au secret médical vis-à-vis de l’employeur : «Il saurait immédiatement que telle salariée a ses règles et qu’elles sont douloureuses.» Elle s’inquiétait aussi du fait qu’il stigmatise les femmes. Une préoccupation qui rejoint celle mise en avant par l’association Osez le féminisme !, qui redoute qu’un tel congé n’accentue les discriminations à l’embauche des femmes, voire le harcèlement. En effet, dans le cadre du sondage Ifop sur le congé menstruel, une salarié sur cinq affirmait avoir déjà été victime de moqueries de la part d’un chef ou d’un collègue pendant la période de ses menstruations.
La fédération Syntec, qui regroupe les syndicats des professionnels spécialisés dans l'ingénierie, le numérique, le conseil, l’événementiel et la formation professionnelle, a signé en décembre 2022 avec les quatre syndicats de la branche un accord instaurant un congé de deux jours en cas de fausse couche, ouvert aux femmes et à leurs compagnes ou compagnons. Interrogé sur la question du congé menstruel, Nicolas Cuvier, délégué aux affaires sociales de la Fédération, explique : «Nous n’avons pas souhaité un congé menstruel […] parce que nous cherchions à créer un nouveau droit qui bénéficie à la fois aux femmes et aux hommes de la branche.» Le Medef s’y oppose également, arguant qu’il donnerait l’impression que les femmes ne seraient pas en mesure d’occuper les mêmes postes que les hommes. C’est pour cette même raison que Carrefour n’a pas fait le choix d’ouvrir son congé à toutes les personnes menstruées. «Ce n’était pas le combat que les femmes au sein de l’entreprise souhaitaient qu’on mène», témoigne Stefen Bompais.
«On ne va pas ne rien faire juste parce qu'il y a un risque de discrimination», estime néanmoins Eloïse Bouilloud. Pour elle, un important travail de sensibilisation au bien-être menstruel dans les entreprises permettra de limiter ce danger. Gaëlle Baldassari, de Kiffe ton cycle, est du même avis. Via sa société, cette «coach et formatrice au service du leadership et des femmes», intervient dans les entreprises en organisant des ateliers ou des conférences. Elle observe une augmentation des demandes de la part des salariés mais aussi des dirigeants qui souhaitent «soigner leur marque employeur car ils ont des difficultés à recruter».
Soigner son image de marque
En effet, selon le sondage Ifop, 66% des femmes estiment qu’une entreprise proposant le congé menstruel serait plus attrayante. Ainsi, s’ils représentent un coût important pour les sociétés, et notamment pour Carrefour qui ne souhaite pas dévoiler l’estimation de ce montant, les différents types de congés menstruels sont un «investissement utile», selon Stefen Bompais. Ils permettent de fidéliser les salariées et de renvoyer «un message en externe à toutes les femmes qui naturellement ne se dirigeraient pas vers les métiers de la grande distribution», ajoute-t-il.
Le 27 avril, la Première ministre Elisabeth Borne a félicité les sociétés ayant mis en place des initiatives en faveur du congé menstruel. «On est en train de regarder comment on peut encourager, faciliter effectivement l'engagement des entreprises», a-t-elle affirmé. Isabelle Rome, ministre de l'Égalité femmes-hommes, a déclaré quant à elle que le gouvernement pourrait se prononcer une fois les propositions de loi déposées. Car plusieurs sont en préparation. Celle des députés écologistes Sébastien Peytavie, Sandrine Rousseau et Marie-Charlotte Garin prévoit, sur présentation d’un certificat médical, treize jours de congés indemnisés par la Sécurité sociale sans jour de carence, expliquait Sébastien Peytavie au JDD. Elle doit être déposée le 26 mai prochain à l’Assemblée nationale.



