Les Etats-Unis ont-ils vraiment assoupli l’embargo contre Huawei et SMIC ?

Selon les chiffres rendus publics par le Congrès américain, les Etats-Unis ont accordé pour plus de 100 milliards de dollars de licences d’exportation vers Huawei et SMIC en cinq mois. Les élus républicains dénoncent un relâchement de l’embargo contre ces deux icones chinoises de la high-tech aux dépens de la sécurité nationale. Pas sûr que ce soit vraiment le cas.

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Huawei et SMIC, victimes collatérale de la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine.

L’administration Biden a-t-elle relâché la pression contre les deux icones de la high-tech chinoise, le grand équipementier télécoms Huawei et le fondeur de puces SMIC ? Les élus républicains au Congrès en sont convaincus. Et pour le démontrer, la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, dirigée par le Républicain Michael McCaul, a choisi de déroger aux règles du secret en rendant publique, le 21 octobre 2021, une note du ministère du Commerce sur les chiffres des licences accordées aux fournisseurs de Huawei et SMIC du 9 novembre 2020 au 20 avril 2021.

Huawei et SMIC sont inscrits sur la liste noire des Etats-Unis (Entity list), le premier depuis mai 2019, le second depuis octobre 2020. Aucun fournisseur n’a le droit de leur livrer quoi que ce soit sans une licence d’exportation, c’est-à-dire une autorisation préalable des autorités américaines. Les restrictions valent pour tous les fournisseurs, même non américains.

Un nouveau Spoutnik

Selon les chiffres communiqués par le ministère du Commerce à la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, sur les 169 licences d’exportations demandées en cinq mois par des fournisseurs de Huawei, 113 ont été accordées pour une valeur de 61,4 milliards de dollars. Et concernant SMIC, sur les 206 licences demandées sur la même période, 188 ont été approuvées pour un montant de 41,9 milliards de dollars. Au total, plus de 100 milliards de dollars de licences d’exportation vers les deux entreprises chinoises sanctionnées par Washington ont été autorisées en cinq mois.

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Michael McCaul justifie la publication de ces chiffres par des considérations de transparence sur la politique de contrôle des exportations vers des puissances adversaires. «Ces données fournissent des statistiques concrètes à une question de politique publique qui, jusqu'à présent, reposait uniquement sur la rhétorique et des anecdotes», note-t-il.

Les données ont été rendus publiques au lendemain de l’annonce par la Chine du test d’un missile hypersonique. Michael McCaul compare cet évènement au lancement en octobre 1957 par l’URSS du Spoutnik, premier satellite artificiel, qui avait ébranlé la confiance de l'Amérique. Il accuse le président Biden «d’avoir soutenu avec de la technologie américaine ce programme militaire, contribuant à enhardir le plus grand adversaire des Etats-Unis, la Chine communiste».

Des machines d'ASML interdites à la livraison

Le ministère du Commerce, chargé du contrôle des exportations en liens avec les ministères de la Défense, de l’Energie et des Affaires étrangères, se défend de tout laxisme. Il affirme appliquer scrupuleusement les mêmes règles que sous l’administration Trump. Pour Huawei, les exportations sont autorisées sauf pour celles liées à la 5G, et ce qu’il s’agisse des équipements de réseaux ou des terminaux comme les smartphones. Pour SMIC, sont interdites les exportations entrant dans les technologies de production de puces de 10 nanomètres et moins, dont les équipements de lithographie aux UV extrêmes, ce qui se traduit par le blocage de livraison de ces machines indispensables à la miniaturisation par le néerlandais ASML au fondeur chinois de puces.

Ainsi, les derniers smartphones P50 et Nova 9 lancés par Huawei se limitent à la 4G et sont motorisés par des puces de l’américain Qualcomm. L’équipementier télécoms chinois ne peut ni acheter des puces 5G sur le marché libre, ni utiliser ses propres puces puisqu’il ne peut plus les faire fabriquer par le fondeur taiwanais TSMC.

SMIC fait figure de plus grand fabricant chinois de puces, et cinquième fondeur mondial derrière TSMC, Samsung, UMC et GlobalFoundries. Il s’arrête aujourd’hui à la technologie de production de 14 nanomètres, ce qui le met en retard de trois générations technologiques sur TSMC et Samsung qui en sont à la technologie de 5 nanomètres. L’embargo américain l’empêche de passer aux technologies plus fines.

Atténuer la pénurie de puces

L’administration Biden a-t-elle assoupli les contrôles d’exportation pour atténuer la pénurie de puces et éviter de trop pénaliser les fournisseurs américains, qui trouvent en Chine leur plus grand débouché ? Difficile de l'affirmer. Le compromis avait été déjà fixé par Donald Trump après sa rencontre avec le président chinois Xi Jinping lors du G20 en juin 2019 à Osaka, au Japon. «A la demande de nos entreprises high tech, et du Président Xi, j'ai accepté que la société chinoise Huawei leur achète des produits qui n'auront pas d'impact sur notre sécurité nationale», avait-il décidé par un tweet. C'est cette décision que le ministère du Commerce semble appliquer encore aujourd'hui.

Joe Biden semble avoir maintenu cette ligne médiane. Il a d'ailleurs ajouté 19 entités chinoises à la liste noire des Etats-Unis. Il ne peut pas se permettre s'alléger l'embargo contre Huawei et SMIC au risque d’être taxé par les "faucons" républicains de faiblesse vis-à-vis de la Chine. Mais le discours officiel a changé. Plus question de découplage avec la Chine. L’heure est plutôt à la compétition. Le ministère du Commerce précise que les licences accordées au profit de Huawei et SMIC ne sont pas nécessairement utilisées. Dans le cas de Huawei, seule la moitié de leur montant a été exploitée. Huawei ne se fait pas d’illusions. Lors de son évènement Connect, Eric Xu, qui occupe la fonction tournante de directeur général, a confié ne rien attendre de l’administration Biden, et que l’entreprise se bat toujours pour sa survie.

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