Tout faire pour survivre. C’est le mot d’ordre de Huawei. Eric Xu, qui occupe la fonction tournante de directeur général, l’a martelé lors de Huawei Connect, l’évènement annuel de l’entreprise qui s’est déroulé cette année à 100 % en ligne du 23 au 25 septembre 2021. «Depuis le 16 mai 2019, nous avons appris à vivre sous les restrictions américaines, a-t-il confié lors de sa conférence de presse le 24 septembre. Nous y sommes habitués, que des restrictions soient ajoutées ou supprimées. Je crois que c'est une expérience unique pour chaque employé de Huawei de vivre et de travailler sous l’Entity List.» L’Entity List est la liste noire du ministère américain du commerce sur laquelle Huawei a été inscrit en mai 2019. Depuis, l’embargo américain a été durci à deux reprises, fermant à la mi-septembre 2020 l’accès du groupe chinois aux puces électroniques partout dans le monde. La dégringolade devient inévitable.
Au premier semestre 2021, le chiffre d’affaires de Huawei a chuté de 20 % en variation annuelle à l’équivalent de 42 milliards de dollars. L’activité grand public, dominée par les smartphones, a fondu de 38 % à 18,2 milliards de dollars, tandis que l’activité historique d’équipements de réseaux dédiés aux opérateurs télécoms a limité la casse avec une baisse de 7 % à 18 milliards de dollars.
A l’instar d’Apple, Huawei dispose en interne d’une capacité de conception de circuits intégrés clés via HiSilicon Technologies, son bras armé dans les semi-conducteurs. Mais à cause des sanctions américaines, cette filiale ne peut plus faire fabriquer ses composants chez des fondeurs de puces comme le taiwanais TSMC, tous tributaires des technologies Made in USA dans leurs process de production.
Pour assurer sa pérennité, Huawei développe de nouvelles activités ne nécessitant pas de puces. L’objectif est de tenir jusqu’à ce que Chine réussisse à développer des alternatives locales aux technologies étrangères, ce qui constitue la priorité des priorités de Pékin depuis que les Etats-Unis lui ont déclaré la guerre commerciale en 2018. Son plan de survie repose principalement sur quatre leviers d’action.
1 - Stocker des puces
Huawei a anticipé les sanctions américaines en gonflant ses stocks de puces. Un effort d’accumulation qui s’est accéléré au quatrième trimestre 2020 avant le dernier tour de vis de l’embargo américain. Si le stock pour smartphones, gros consommateurs de semi-conducteurs, est aujourd’hui épuisé, ce n’est pas le cas de celui des autres activités du groupe comme les équipements de réseaux télécoms.
Ces difficultés n’empêchent pas le groupe de vouloir se diversifier par exemple dans l’automobile. Mais pas question à ce stade de développer sa propre voiture électrique, comme compte le faire Xiaomi. L’objectif est plutôt d’accompagner les constructeurs automobiles dans leur migration vers la voiture connectée et le véhicule électrique. «Lorsque nous avons décidé d'étendre nos activités à ce domaine, nous avions déjà pleinement évalué notre capacité à sécuriser les approvisionnements en puces, assure Eric Xu. Si nous ne pensions pas pouvoir résoudre ce problème, nous n'aurions pas pris de telles décisions. Il y a un vieux dicton chinois : il y a toujours une voie à suivre.»
Le choix de cette diversification s’explique par le fait que l’automobile embarque des technologies matures de puces non soumises à des restrictions d’exportation par les Etats-Unis. D’ailleurs, l’américain Qualcomm est autorisé à fournir ses puces 4G à Huawei, mais pas 5G. Les deux derniers smartphones de Huawei, le P50 et le Nova 9, sont motorisés par des puces 4G de Qualcomm.
2 - Développer le cloud
Huawei est présent dans le cloud d’infrastructure depuis 2016. S’il commercialise directement ses services en Chine, il passe à l’international par des partenaires, les opérateurs télécoms, comme Orange en France, Deutsche Telekom en Allemagne ou Telefonica en Espagne. Avec l’embargo américain, il a décidé d’accélérer le développement de cette activité non dépendante des puces pour en faire un axe stratégique de résilience. Le cloud a d’ailleurs constitué le thème central de Huawei Connect 2021.
La progression dans ce domaine est fulgurante. Selon Gartner, Huawei a plus que doublé la taille de son cloud en 2020, se propulsant à la deuxième place en Chine (derrière Alibaba) et à la cinquième dans le monde (derrière Amazon, Microsoft, Alibaba et Google). Avec ses partenaires, il affiche une infrastructure de datcenters comparable à celle d’Amazon avec 61 zones de disponibilités réparties sur 27 régions. Et le groupe a annoncé lors de son évènement Connect 2021 l’ouverture de deux nouvelles régions, l’une en Mongolie intérieure, l’autre à Mexico. L’ambition d’Eric Xu est de devenir rapidement le numéro trois en Asie-Pacifique, derrière Amazon et Alibaba.
Le développement du cloud constitue un formidable amortisseur du choc subi par Huawei. Et cela se voit dans l’activité entreprise d’équipements et de services informatiques. Son chiffre d’affaires a bondi de 41 % à 5,8 milliards d’euros au premier semestre 2021.
3 - Numériser la gestion de l’énergie électrique
Huawei se découvre une nouvelle vocation : la gestion numérique de l’énergie électrique dans des domaines comme les datacenters, le bâtiment, les campus, les villes ou encore les infrastructures télécoms. Là encore, cette diversification offre l’avantage de ne pas dépendre des puces. «Nous voulons réunir le numérique et l'électronique de puissance, et utiliser des bits pour gérer les watts, explique Eric Xu. Nous pensons que cela nous permettra de contribuer davantage aux économies d'énergie dans les centres de données, les infrastructures télécoms et informatiques, entre autres.»
La société Huawei Digital Power Technologies a été récemment créée pour développer cette activité. La gestion numérique de l’énergie électrique repose aujourd’hui principalement sur l’industrie de l’électronique de puissance. En tant qu’expert du numérique, Huawei s’estime en position d’apporter des solutions plus professionnelles, car les métiers de l’électronique de puissance et du numérique sont différents.
4 - Capter de nouveaux talents
C’est un paradoxe. Alors que Huawei affronte de grandes difficultés, avec une contraction violente de son activité grand public, le groupe ne prévoit pas à ce stade de tailler en conséquence dans ses effectifs de 197 000 salariés dans le monde. Au contraire, il affiche un plan agressif de chasse de nouveaux talents partout dans le monde.
«Actuellement, notre objectif stratégique est de survivre, rappelle Eric Xu. Dans la même situation, d’autres entreprises choisiraient de réduire leur taille, de diminuer leurs effectifs et de répéter ce processus. Nous avons choisi de faire le contraire. Si nous voulons survivre, nous devons nous attaquer à de nombreux défis techniques. Pour ce faire, nous avons besoin des meilleurs talents. Ils auront un rôle majeur à jouer dans notre quête de survie. Par conséquent, nous accueillons les meilleurs talents du monde entier, à bras ouverts, afin qu'ils puissent nous aider à surmonter les difficultés. C’est de cette façon que nous survivrons.»
Le directeur général ne peut pas imaginer à quoi ressemblera Huawei dans cinq à dix ans. Mais son plus grand espoir est que l’entreprise sera toujours là. La diversification dans des activités ne dépendant pas de la chaine d’approvisionnement des puces constitue une direction privilégiée aujourd'hui. Mais si la survie de l’entreprise l’exigeait, la direction n’écarterait pas des décisions douloureuses comme la réduction d’effectif de certaines filiales ou même la vente d’activités à l’instar de ce qui a été fait pour la marque de smartphones Honor, devenue au début de l’année une société indépendante.
L'espoir de Huawei à long terme réside dans l'autonomie de la Chine dans les semi-conducteurs et tout particulièrement dans les technologies avancées. Le groupe sait faire preuve de patience car le chemin vers cette autonomie s'annonce long, très long. " L'industrie chinoise des semi-conducteurs a beaucoup travaillé au fil des ans et a obtenu des résultats assez impressionnants, se félicite Eric Xu. Et je crois que ces résultats sont meilleurs que ce que beaucoup d'entre nous attendaient. Lorsque Huawei aura pleinement résolu ses problèmes d'approvisionnement, l'industrie chinoise des semi-conducteurs l'aura fait aussi. Cependant, je crois qu'il y a encore un long chemin à parcourir. "



