Enquête

Les écoles d'ingénieurs mobilisées face à la pénurie de talents dans l'industrie

Pour alimenter les besoins des entreprises, les écoles d’ingénieurs regardent du côté des IUT, des BTS et de l’étranger. Des viviers jusqu’à présent marginaux.

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L’IMT Atlantique devra former un quart de diplômés en plus vers 2027.

A l’heure de la réindustrialisation, les entreprises françaises tirent la sonnette d’alarme : dans tous les secteurs, elles sont confrontées à une pénurie d’ingénieurs. Alors que, chaque année, la France diplôme environ 45 000 ingénieurs, la fédération Syntec-Ingénierie estime qu’il en faudrait 20 000 de plus. Le projet de loi «industrie verte» a pour ambition de dépasser les 50 000 ingénieurs diplômés par an d’ici à 2027. Pour atteindre ce chiffre symbolique, les premières concernées sont les écoles d’ingénieurs relevant du ministère de l’Économie, à savoir les Mines de Paris et les écoles de l’Institut Mines Télécom (IMT). «Le ministère nous a fixé des objectifs de croissance : +25% de diplômés à l’horizon 2027, ingénieurs, masters et doctorants confondus», explique Christophe Lerouge, le directeur de l’IMT Atlantique.

Chaque année, c’est en réalité l’ensemble des écoles d’ingénieurs qui recrute un peu plus pour endiguer la pénurie de main-d’œuvre. La réforme du baccalauréat a réduit l’attractivité des études scientifiques. Associations et écoles tentent de sensibiliser les jeunes générations dès le primaire ou le collège... Mais pour être au rendez-vous de 2027, les établissements doivent attirer les talents déjà en études supérieures, et notamment ceux en IUT et à l’université. Ces admissions dites parallèles, après un bac +3 ou un bac +4, permettent d’accompagner des profils scientifiques souvent spécialisés vers le diplôme d’ingénieur. Ainsi, l’Isae-Supaero, école post-prépa, prévoit de doubler le nombre d’intégrés en première année de cycle ingénieurs issus de licence, de dix à vingt. En 2020, le groupe Isae a créé un cursus ingénieur Industrialisation et méthodes pour l’aéronautique et l’espace en apprentissage, visant les titulaires de BUT, de licence et de BTS.

Aider les plus modestes

Autre piste retenue pour élargir les viviers : la diversité, par ailleurs prisée par les entreprises. Ainsi, certains établissements vont chercher les talents dans des milieux sociaux moins favorisés, comme Grenoble INP, qui regroupe huit écoles d’ingénieurs. En 2019, l’établissement a lancé un projet d’ouverture sociale nommé IngéPLUS, qui vise des étudiants de BTS de quartiers prioritaires ou de zones rurales, afin de les accompagner dans une potentielle poursuite d’études en école d’ingénieurs.

«Nous aidons ces jeunes issus de milieux plus modestes, à avoir l’ambition de se tourner vers ce type d’études, fait valoir Nadine Guillemot, professeure à Grenoble INP. Les enseignants de BTS sont au cœur de projet. Ils les préparent, leur montrent ce que représente ce métier et les accompagnent dans leurs démarches.» Après leur BTS, les étudiants volontaires postulent pour un an de licence, puis à l’une des écoles partenaires du projet du réseau INP ou Polytech. L’accompagnement, qui commence dès l’entrée en BTS, se poursuit jusqu’en première année du cycle ingénieur pour d’éventuelles remises à niveau. Expérimenté depuis 2019 dans les académies de Grenoble et de Toulouse, ce dispositif gratuit a été déployé en septembre 2023 à Nantes et Clermont-Ferrand. Sur les 500 étudiants ayant participé, 71% ont continué leurs études en licence et 43% ont poursuivi en école d’ingénieurs.

Nous aidons des étudiants de BTS de quartiers prioritaires ou de zones rurales à avoir l’ambition de se tourner vers des études d’ingénieurs.

—   Nadine Guillemot Professeure à Grenoble INP

Ces premiers résultats très encourageants risquent cependant de renforcer la pénurie de techniciens à laquelle le monde industriel fait également face. De plus, les étudiants les moins favorisés se heurtent aux prix des études : entre les écoles publiques et privées, le prix varie de 600 à 10 000 euros l’année. L’Esilv, l’école supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci de Courbevoie (Hauts-de-Seine), fait partie des écoles privées les plus onéreuses. Elle ne veut cependant pas faire l’impasse sur la diversité : «En plus des bourses publiques, nous réduisons les frais de scolarité selon le dossier», explique Cécile Gaston, la responsable du développement des partenariats et du fundraising.

L’Esilv s’est associé à l’Institut de l’engagement pour accueillir gratuitement chaque année un de ses lauréats au sein du parcours ingénieur, et un deuxième dans son parcours bachelor. «En parallèle, nous renforçons la place de l’alternance dès le bac +3. C’est un bon premier pas dans l’entreprise, et un moyen de subvenir à ses besoins tout en continuant ses études», poursuit-elle. Promu par le gouvernement, l’apprentissage s’impose de plus en plus dans l’enseignement supérieur, notamment dans les écoles.

Les écoles se tournent vers l'étranger

Pour augmenter le nombre de leurs diplômés, les écoles d’ingénieurs se tournent aussi vers l’étranger. À Centrale Lille, les étudiants internationaux représentent près d’un quart des promotions, et 8 à 10% à l’ENSCL (Chimie Lille). Chapeauteant les deux écoles, Centrale Lille Institut a pour objectif d’augmenter ces taux dans les années à venir. «Ce sont des profils très intéressants, explique Mathieu Thomas de la Pintière, le directeur des relations internationales de l’établissement. Ils ont souvent une spécialisation déjà affirmée, et viennent découvrir chez nous une formation plus généraliste. C’est le meilleur des deux mondes.» En plus de la diversité qu’ils apportent en école, ces étudiants intéressent les entreprises. «Ils sont bilingues, biculturels et, à la fois, spécialistes et généralistes. Ce sont de parfaits candidats pour, par exemple, commencer dans une filiale à l’international», ajoute-t-il.

Mais la plupart de ces étudiants repartent dans leur pays d’origine une fois leur diplôme obtenu. Certains vont finir un master sans revenir en France. D’autres sont freinés par les démarches administratives ou par la frilosité de certaines entreprises, souvent les plus petites, peu habituées à ce type de recrutement. «Nous finançons sur les deniers publics une formation pour des compétences dont on a cruellement besoin et on ne s’inquiète pas ou peu de les voir repartir, regrette encore le directeur des relations internationales. Écoles, ministères, entreprises… L’ensemble des acteurs doit travailler pour retenir ces talents.»

Adapter les locaux et les formations

Une fois ces nombreux élèves recrutés, encore faut-il avoir la capacité de les accueillir. Davantage d’étudiants, cela signifie des classes plus grandes et plus de professeurs. «Nous devons recruter plus d’enseignants-chercheurs, mais nous sommes parfois en concurrence avec les entreprises, sur des sujets de pointe comme l’IA ou la cybersécurité», explique Christophe Lerouge, de l’IMT Atlantique. La gestion des locaux doit, elle aussi, être revue. La formation à distance peut être une solution, de même que le lissage de la présence des étudiants, via notamment un décalage des départs en stage. En parallèle, l’ouverture de nouveaux campus est à prévoir, comme l’a déjà fait l’Esilv, à Nantes.

Autre souci : le contenu de l’enseignement. La montée en puissance des admissions parallèles et des étudiants internationaux conduit à des promotions très hétérogènes. «Un jeune issu d’une licence d’informatique n’a potentiellement pas fait de physique depuis la seconde», remarque le directeur d’IMT Atlantique, dont un étudiant sur cinq n’est pas issu d’une classe préparatoire. Pour ne pas sacrifier la qualité de l’enseignement au profit de la croissance, il est indispensable de s’assurer de la motivation et des capacités de l’étudiant lors du recrutement. Puis vient la remédiation, avec des tutorats, une adaptation de la maquette pédagogique ou des cours supplémentaires en ligne. « Des moyens humains et du temps doivent être mobilisés pour accompagner tous les étudiants vers le niveau ingénieur », remarque Christophe Lerouge. Des moyens et du temps, c’est aussi ce qu’il faut pour rendre les études scientifiques plus attractives auprès des jeunes, et ainsi se prémunir de futures pénuries. Cette sensibilisation doit concerner les jeunes filles, vivier de recrutement colossal. Elles ne représentent toujours que 28,5% des promotions en écoles d’ingénieurs. 

À LA RECHERCHE DES DIPLÔMÉ

47 000 ingénieurs diplômés en 2022

20 000 ingénieurs manquants

28,5% des diplômes d’ingénieurs sont obtenus par des femmes en 2022

SourceS : IESF, Syntec Ingénierie

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