Alors qu’EDF n’a toujours pas dévoilé le nouveau chiffrage du coût de la construction des six réacteurs nucléaires EPR2, pourtant promis pour fin 2024, la Cour des comptes exerce une nouvelle pression. Dans un rapport intitulé «Filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants», publié le 14 janvier, les magistrats mettent en doute la «crédibilité» du programme EPR2. La principale raison de leur scepticisme réside dans l’incapacité d’EDF à respecter les coûts et les délais des programmes EPR au Royaume-Uni, mais aussi, déjà, sur le programme EPR2.
La conception toujours pas finalisée
La mise en service des premiers réacteurs EPR2 à Penly (Seine-Maritime) est désormais repoussée à 2038-2040, au lieu de 2035-2037. Les calendriers demeurent «instables» et pourraient encore être révisés. La Cour des comptes constate même une «planification inaboutie», empêchant les fournisseurs de rang 2 de la filière d’anticiper leurs besoins en compétences, bloqués dans «l’attentisme».
Bien qu’EDF, tirant les leçons du catastrophique chantier de l’EPR de Flamanville (Manche), cherche à donner plus de visibilité à la filière, celle-ci «demeure limitée dans les faits en raison notamment du caractère irréaliste, à ce stade, de l’avancement des études, d’une contractualisation sur des spécifications techniques et des quantitatifs précis», est-il souligné dans le rapport. EDF n’a en effet débuté que mi-2024 le design détaillé des EPR2, avec plus de 18 mois de retard.
La filière pas prête
De plus, «certains industriels émettent encore des réserves sur le nouveau cadre contractuel post-Flamanville 3 mis en place par EDF, avec des incitations à la performance trop déséquilibrées et des montants de garanties bancaires trop élevés, empêchant toute possibilité d’assurance», constate la Cour des comptes.

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Cette dernière appelle EDF à continuer à réformer ses pratiques d’achat, dans lesquelles le critère prix reste trop dominant, et qui conservent une approche juridique qualifiée d’excessive par ses partenaires. EDF doit également mettre à l’épreuve sa nouvelle organisation interne du nucléaire, séparant maîtrise d’œuvre et maîtrise d’ouvrage en deux directions différentes. Elle doit aussi acquérir des compétences en ingénierie technique de chantier, qu’elle ne possède toujours pas, selon la Cour.
Un devis toujours inabouti
Le flou persistant sur les coûts et les modalités de financement du programme nouveau nucléaire français (PNNF) décrédibilise également le projet. En effet, EDF a déjà revu à la hausse de 30% son premier chiffrage de 2021, le portant à 67,4 milliards d'euros, soit 79,9 milliards d'euros en 2023. Le total – en ajoutant les coûts financiers intercalaires, qui représentent entre 25% et 30% du coût – dépasserait ainsi les «100 milliards d’euros», calcule la Cour des comptes.
Car même si EDF parvient à réduire à 70 mois la durée de construction entre le premier béton et le démarrage des dernières paires d’EPR2, comme Luc Rémont l’a demandé à ses équipes pour réduire les frais financiers et augmenter la rentabilité du projet, on sait déjà que le nouveau chiffrage sera bien supérieur au précédent. La question du mode de financement, comme un prêt à taux zéro de l'Etat, n’est, elle, pas tranchée non plus.
Tout cela repousse désormais à 2026 la décision finale d’investissement, sachant qu’il faudra compter un an de négociation avec la Commission européenne pour valider le mode choisi. Un délai qui pourrait encore être prolongé. La Cour des comptes recommande dans son rapport de retenir la décision finale d’investissement du programme EPR2 jusqu’à la sécurisation de son financement et l’avancement des études de conception détaillée conforme à la trajectoire du premier béton nucléaire.
Des projets EPR anglais qui fragilisent EDF
Le programme EPR2 serait également menacé par les projets EPR qu’EDF mène au Royaume-Uni. En raison d’un rallongement des temps de construction, passant de 78 mois prévus initialement à plus de 120 mois pour les deux EPR d’Hinkley Point C, ainsi qu’un surcoût déjà supérieur à 13 milliards de livres, EDF a dû passer 9,7 milliards de dépréciation dans ses comptes 2023 et doit trouver une solution suite au départ du chinois CGN du consortium de construction en 2022, après la décision du gouvernement britannique de le retirer du projet jumeau de Sizewell C.
Le coût de ce dernier pourrait également déraper. Initialement prévu à 20 milliards de livres, avec une durée de construction de dix à douze ans, il pourrait doubler, selon la presse britannique. Le Financial Times évoque un coût de 40 milliards de livres. En 2022, The Guardian parlait déjà d’une dérive à 43,8 milliards de livres. De mauvais signaux, alors que les investisseurs ne se bousculent pas pour le financer, EDF ayant décidé de ne pas investir dans la construction des réacteurs. Pour ne pas fragiliser encore plus les finances d’EDF, la Cour des comptes préconise de ne pas approuver de décision finale d’investissement pour Sizewell C avant d’obtenir une réduction significative de l’exposition financière d’EDF dans le chantier d’Hinkley Point C.
Des rentabilités non chiffrées
La Cour des comptes s’inquiète également de la capacité d’EDF et de la filière à mener de front des projets d’EPR à l’international et en France, notamment en termes de capacité d’ingénierie. Même si l'entreprise n’a pour l’instant pas remporté d’autres appels d’offres en Europe, ayant perdu celui en République tchèque, la Cour des comptes recommande dans son rapport qu’EDF s’assure que tout nouveau projet international dans le domaine du nucléaire soit générateur de gains chiffrés et ne retarde pas le calendrier du programme EPR2 en France.
Un vœu presque pieux. EDF ne brille en effet pas par sa capacité à chiffrer la rentabilité de ses projets nucléaires. Pour l’EPR de Flamanville, l’opérateur a même refusé de fournir les éléments à la Cour des comptes, qui a fini par calculer seule une rentabilité «médiocre» de 2%, soit très inférieure aux coûts financiers liés aux projets, qui, au final, devraient lui coûter 23,7 milliards d’euros.



