Nomination

Les deux défis majeurs qui attendent Emmanuel Chiva, nouveau patron de la DGA

Emmanuel Chiva, jusqu’ici directeur de l’agence de l’innovation de Défense, succède à Joël Barre à la tête de la Direction générale à l’armement. Ses deux défis immédiats : faire produire plus vite et moins cher les industriels de l’armement dans le cadre d’une économie de guerre et sauver le SCAF, le programme de système de combat aérien du futur.

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Emmanuel Chiva
Emmanuel Chiva aura connu une ascension fulgurante. Moins de quatre ans après sa nomination à la tête de la nouvelle agence de l'innovation de Défense, il prend la direction de la DGA, l'un des postes clés du ministère des Armées.

Emmanuel Chiva, jusqu’ici directeur de l’agence de l’innovation de défense, vient d’être nommé délégué général à l’armement. Cette nomination proposée par le ministre des Armées Sébastien Lecornu a été acceptée par le président de la République, a fait savoir le ministère par un communiqué diffusé le 29 juillet. Diplômé de l’Ecole normale et docteur en biomathématiques, Emmanuel Chiva, 53 ans, succède à Joël Barre, 67 ans, atteint par la limite d’âge et qui avait déjà bénéficié d’une prolongation de son mandat.

Au ministère des Armées, Emmanuel Chiva a connu une ascension fulgurante. Son expérience d’entrepreneur - il a fondé et dirigé treize PME dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la simulation militaire - a séduit quand il s’est agi de désigner le patron de la nouvelle agence de l’innovation de défense créée en 2018. Sa mission alors : booster l’innovation au profit des armées en couplant plus efficacement les programmes de défense qui peuvent s’étendre sur des décennies avec l’innovation de rupture. Emmanuel Chiva disposait d’un budget annuel d’un milliard d’euros et d’un effectif d’une centaine de collaborateurs.

Un serial entrepreneur

Durant son mandat, ce Centralien s’est attaché à valoriser l’innovation de terrain provenant des soldats eux-mêmes, ainsi que celle provenant des start-up. L’un de ses crédos favoris : exploiter au mieux la dualité des technologies, c’est-à-dire pouvant avoir des débouchés à la fois civils et militaires. «Le secteur civil est mieux placé que nous pour développer certaines technologies car nous n’irons pas plus vite. C’est le cas des processeurs graphiques, tirés par l’industrie du jeu vidéo, ou de la propulsion électrique, tirée par l’industrie automobile » indiquait-il à l’Usine Nouvelle en décembre 2020.

Typiquement, sous son impulsion, la DGA a travaillé avec le fabricant de drones civils Parrot, ou encore avec Franky Zappata, l’inventeur du Flyboard (un engin à sustentation hydropropulsé, ndlr) pour réfléchir à un usage de « robot-mule volant » à des fins d’évacuation sanitaire, de transport de munitions...

Plus de deux après sa création, l’AID avait toutefois été égratignée par la Cour des comptes soulignant qu’elle n’avait d’agence que le nom : "(…) elle ne dispose ni de l’autonomie juridique, ni des prérogatives budgétaires, ni de la capacité autonome de recrutement qui caractérisent en général les agences, soulignait son rapport sur l'innovation de défense publié en 2021. Cette situation contraste avec celle de la Darpa américaine, souvent citée en exemple"

La DGA, premier acheteur du pays

En prenant la tête de la DGA, le personnage change de dimension. Avec un effectif de 10000 personnes répartis sur près d’une vingtaine de sites en France, la DGA est une pièce essentielle du ministère des Armées, faisant le lien entre les armées et les industriels de la défense. L'institution a une triple mission : équiper les forces en achetant les systèmes des armées, définir la stratégie industrielle en matière d’armement et soutenir les industriels à l’exportation. Elle dispose d'une force de frappe financière considérable. A juste titre, la DGA est souvent présentée comme le premier acheteur public en France.  Selon le ministère des Armées, en 2021, la DGA a passé 23,5 milliards d’euros de commandes à l’industrie et investi 1,404 milliard d’euros au profit de l’innovation et des projets de technologie de défense.

Deux défis majeurs attendent le nouveau délégué à l’armement. Le premier, évidemment, est lié au contexte de la guerre en Ukraine. La France doit désormais se préparer à des guerres dites de haute intensité. Cela passe par la définition de nouveaux systèmes d’armes et le renforcement de ses stocks de munition. La DGA a pour mission de faire basculer l’industrie de défense dans une économie de guerre. C’était tout le propos du chef de l’Etat, Emmanuel Macron, également chef des armées, lors de sa visite inédite au salon de l’armement d’Eurosatory à Villepinte (Seine-Saint-Denis) le 13 juin dernier. « Nous entrons dans une économie de guerre, ce qui est un changement pour beaucoup d'entre nous, soyons lucides. Cela va nous obliger à investir davantage pour les États, à être plus exigeants avec les industriels ; pour ces derniers, à être encore plus innovants, plus rapides ; à changer parfois le mode de relations pour pouvoir répondre beaucoup plus rapidement aux besoins et aider à avoir des équipements qui correspondent aux besoins parfois de court terme de l'armée ».

Etre plus exigeant avec les industriels

Dans les jours suivants, le nouveau ministre des Armées enfonçait le clou. « J'ai écrit à l'ensemble des industriels français pour nous faire des propositions », avait affirmé, début juillet, Sébastien Lecornu lors de son audition au Sénat par la commission de la défense. Il a encore précisé qu’une phase de réflexion serait menée « jusqu'à l'automne » pour mettre au point le cadre de cette « économie de guerre ».

Pour atteindre cet objectif, le président de la République a estimé nécessaire une réévaluation de la loi de programmation militaire, ce document qui précise de manière pluriannuelle le budget des armées. Cette LPM devrait être débattue au Parlement début 2023. Mais plus encore, le chef de l’Etat a demandé aux principaux acteurs de la défense, DGA comprise, de reconsidérer la pertinence des organisations, des structures et même des schémas de pensées.

SCAF: siffler la fin de la récréation

Autre défi urgent pour Emmanuel Chiva, faire décoller le SCAF, le programme d’avion de combat du futur mené en coopération avec les Allemands et les Espagnols. Ce programme majeur vise à remplacer les Rafale de l’armée française  et les Eurofighter des armées allemandes et espagnoles à horizon 2040. Or le programme est dangereusement enlisé. La raison : les deux industriels principaux du programme, Dassault Aviation et Airbus Defence and Space, n’arrivent pas à s’entendre sur le partage des tâches et la gouvernance du programme. Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a plusieurs évoqué l’hypothèse d’un plan B et souhaité une solution d’ici à la fin de l’année. Or ce programme est sous le leadership étatique de la France. C’est Emmanuel Chiva en tant que nouveau patron de la DGA, qui devra siffler la fin de la récréation entre les industriels. Le temps est d’autant plus pressé que le concurrent du SCAF, le programme Tempest sous leadership britannique avec comme alliés la Suède et l’Italie, s’est défini un calendrier plus ambitieux. A l’occasion du salon aéronautique de Farnborough au Royaume-Uni de fin juillet, l’avionneur britannique a annoncé une entrée en service de son appareil en 2035, soit 5 ans plus tôt que le SCAF franco-allemand-espagnol.

Une première occasion pour Emmanuel Chiva d’affirmer son autorité vis-à-vis des industriels de l’armement et sa fermeté vis-à-vis du partenaire allemand.  

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