Les armées, leur ministère et les grands industriels de l'armement…une cible qu’adorent les Sages de la rue Cambon. Après avoir critiqué l’échec français en matière de drones militaires aériens en 2020, la Cour des comptes décortique la politique d’innovation du ministère des armées dans son rapport d’activité 2021 rendu public le 18 mars.
Encore une fois, les rapporteurs ne s'y sont pas trompés, le sujet mérite largement que l’on s’y intéresse. D’une part, cette innovation est essentielle pour équiper les armées des meilleurs systèmes afin de disposer de la supériorité technologique sur l’adversaire. D’autre part, elle permet de renforcer la compétitivité des industriels (Airbus, Dassault, Naval Group, Safran, Thales) dont les exportations contribuent significativement la balance commerciale du pays.Qui plus est, le budget consacré à l’innovation de défense va augmenter fortement pour atteindre le milliard d’euros en 2022 contre 850 millions en 2018. Un record ! C’est nettement plus que nos voisins au Royaume-Uni (560 millions en 2018), en Allemagne (330 millions) ou en Italie (50 millions en 2018).
Mais cet argent est-il bien utilisé ?
Le rapport de la Cour des comptes se montre très mesuré. Les Sages reconnaissent des réformes majeures comme la création d’une nouvelle agence de l’innovation de Défense en 2018 et salue de nouvelles méthodes de travail entre les armées et les industriels pour mieux intégrer les dernières technologies. Toutefois, le rapport met aussi en lumière des faiblesses et des incohérences. Voici les cinq points clés du rapport qui ont retenu l’attention de l’Usine Nouvelle

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1 - Des programmes d’armement trop longs incompatibles avec l’accélération technologique
La Cour des comptes dénonce des programmes d’armement étalés "sur un temps anormalement long". Exemple typique : le programme d’hélicoptère de combat Tigre. Les premières discussions entre Français et Allemands remontent aux années 70 et… 50 ans plus tard, la France reçoit encore des appareils au dernier standard. "Or, non seulement le contexte stratégique a radicalement changé entre-temps, mais les évolutions technologiques se sont également accélérées, rendant complexe et coûteuse l’intégration des innovations survenues en cours de programme", tacle le rapport. Toutefois, la situation évolue dans le bon sens. Une récente instruction ministérielle d’avril 2019 préconise le recours à des architectures ouvertes et aux évolutions incrémentales de façon à favoriser l’innovation sans reprendre les travaux d’ensemble.
2 - Les grands industriels privilégiés au détriment des PME et ETI
70% des crédits destinés au financement des études amont, fer de lance de l’innovation, bénéficient aux grands groupes de la défense. Une proportion constante entre 2013 et 2018, précise le rapport. Avec Thales comme principal bénéficiaire avec une part qui s’élève à 27% contre un peu moins de 10% pour les autres grands maîtres d’œuvre (Airbus, ArianeGroup, Naval Group, MBDA, Safran, Thales…). Reste donc pour les 4000 autres PME et ETI de la défense à se battre pour récupérer une partie des 300 millions d’euros restants afin de financer leur innovation.
3 - La cyberdéfense et le renseignement pas suffisamment pris en compte
Les différentes publications stratégiques en matière de défense et de sécurité nationale (Revue stratégique de 2017, livres blancs de 2008 et 2013…) ont érigé en priorité le développement de nouvelles capacités dans le domaine du renseignement et de la cyberdéfense. Or selon la Cour des comptes, le compte n’y est pas, critiquant un "découplage entre commande politique et exécution budgétaire". Seulement 11% des financements des études amont ont été consacrés au renseignement et… 3% à la cyberdéfense en 2019. Toutefois, là encore, une correction s’opère avec une réévaluation à 17% en faveur du domaine des renseignements sur la période 2019-2025.
4 - Une trop grande frilosité vis-à-vis de l’innovation de rupture
"Les innovations de rupture, par définition embryonnaires et plus incertaines dans leurs débouchés, font régulièrement l’objet d’arbitrages défavorables", se désolent les auteurs du rapport. Ainsi les financements d’études pour le développement d’une artillerie électrique de nouvelle génération ont été affectés au programme du prochain porte-avions.
Un conservatisme technologique que l’on retrouve également dans le domaine spatial. Plutôt que d’investir dans les infrastructures au sol de traitement des données spatiales - d’où viendra la valeur ajoutée-, les financements s’orientent vers les plateformes spatiales (lanceurs, satellites…)
5 - Une agence de l’innovation, encore loin d’une DARPA à la française
La Cour des comptes salue dans la création en 2018 de l’Agence de l’innovation de défense (AID) "une réforme majeure". Avec un effectif d’une centaine de personnes, elle a pour mission de coordonner la politique d’innovation du ministère des Armées dotée d’1 milliard d’euros de budget.
S’il est trop tôt pour en dresser un bilan, la Cour des comptes émet une critique de fond sur le statut même de l’agence, soulignant qu’elle n’a d’agence que le nom. Service à compétence nationale rattaché au délégué général pour l’armement, "elle ne dispose ni de l’autonomie juridique, ni des prérogatives budgétaires, ni de la capacité autonome de recrutement qui caractérisent en général les agences, souligne le rapport. Cette situation contraste avec celle de la DARPA américaine, souvent citée en exemple". Les Sages demandent donc à juger sur pièce ses prochaines initiatives et l’incitent d’emblée à mettre en œuvre des outils de mesure de la performance de l’innovation de défense.



