Prudence maximale face aux incertitudes. Mi-2024, seule la moitié des entreprises interrogées par le cabinet LHH sur leurs prévisions d’augmentation de salaires pour 2025 ont accepté de répondre. Celles qui l’ont fait anticipent 2,8% de hausse. C’est plus qu’avant le Covid (autour de +2% par an), mais «en net repli» par rapport à 2024 (+3,5%) et 2023 (+4,7%), année record, précise Delphine Landeroin, la directrice de projet rémunérations de LHH. Au cœur de l’été, le cabinet WTW France annonçait de son côté 3,6% d’augmentations pour 2025, mais après avoir vu les prévisions des entreprises baisser de mois en mois, Khalil Ait-Mouloud, son directeur de l’activité enquête de rémunération, estime que «ce taux va baisser et se stabiliser autour de 3,3%».
Les incertitudes sont économiques, mais aussi politiques. «Cet été, la moitié des entreprises manquait de visibilité sur les orientations et sur leur impact sur les salaires et le coût du travail», souligne Delphine Landeroin. Le gouvernement étant sorti du bois, elles disposent désormais d’informations plus précises pour attaquer la saison des négociations annuelles obligatoires. En 2024, le rattrapage de l’inflation, évaluée à 2,5% sur l’année par la Banque de France, n’était pas terminé, et les salaires ont continué à progresser de 2,9 à 3,8%, selon les enquêtes. Si l’on ajoute l’ensemble des éléments de rémunération (bonus, intéressement, primes, protection sociale…), le total des revenus a augmenté de 5,4%, calcule WTW. Les primes de partage de la valeur se sont, elles, effondrées, après une modification de leur fiscalité.
Une pénurie de techniciens
Avec des augmentations de 4,2% en 2024, selon Page Personnel, les techniciens et les ingénieurs s’en sortent mieux que les autres catégories professionnelles. «Malgré le fléchissement de l’économie, l’emploi dans l’industrie se porte relativement bien et continue de progresser en 2024, indique Tanguy Prigent, le directeur de la division ingénieurs et techniciens de Page Personnel. Il y a un déséquilibre entre l’offre et la demande. On redécouvre l’importance des techniciens, alors qu’ils vont massivement partir à la retraite dans les années à venir. En position de force, ils font jouer la concurrence et leurs salaires rattrapent le retard accumulé ces dernières années, quand ils étaient moins reconnus.» Les profils les plus recherchés sont ceux de technicien et responsable de maintenance, de technicien SAV, de technicien et responsable de production et de responsable QHSE. «L’industrie recherche des techniciens et des ingénieurs dotés d’une grande expertise technique et des cadres experts du management de terrain», analyse Tanguy Prigent.
Serait-ce la revanche des spécialistes ? Les entreprises en ont davantage besoin, dans les énergies renouvelables et la mobilité électrique, par exemple, que des généralistes. Selon le chasseur de têtes Headhunting Factory, dans les métiers de la transition écologique, les plus fortes hausses de salaires de 2024 ont concerné les conducteurs de travaux photovoltaïques (payés de 40000 à 50000 euros annuels), les techniciens de maintenance chauffage, ventilation et climatisation (32000 à 40000 euros) et les chefs de projet dans l’éolien (45000 à 55 000 euros).
Les cadres, moins bien lotis
Face à l’inflation, les sociétés avaient relevé les enveloppes des augmentations générales et baissé celles des individuelles. Un nombre accru de cadres devait se contenter des générales… La dynamique salariale retrouve son ancien rythme. «Les entreprises reviennent à des enjeux de plus long terme qui dépassent le phénomène de l’inflation, comme la reconnaissance de l’engagement des salariés et le rattrapage des inégalités salariales», décrypte Delphine Landeroin. Ouvriers et techniciens bénéficient de cette approche et sont de plus en plus concernés par les augmentations au mérite, autrefois réservées aux cadres.
Les hausses successives du smic et les revalorisations des minima de branche qui les ont accompagnées ont contribué à un tassement des salaires du bas de la grille, mal ressenti en interne. «Des salariés expérimentés voient arriver des jeunes embauchés à un salaire proche du leur et les profils en tension bénéficient de rémunérations attractives, pointe Delphine Landeroin. Les entreprises doivent de plus en plus expliquer leur politique salariale. Les jeunes générations veulent savoir quelles sont les pratiques et connaître leur justification.»
Cette transparence des salaires sera la principale tendance 2025. Il reste une année pour se préparer à la mise en œuvre, en 2026, de la directive européenne sur la transparence. Elle impose aux employeurs de pouvoir fournir des informations sur les écarts de rémunération entre femmes et hommes. Beaucoup ont prévu un grand chantier de diagnostic en 2025 et réfléchiront à des budgets dédiés. En 2024, ils ont représenté entre 0,5 et 1% de la masse salariale, estime WTW. «Ce sujet va bien occuper les DRH en 2025», promet Khalil Ait-Mouloud.
Repenser les cotisations
En France, même si la recherche ne l’a jamais prouvé, les «trappes à bas salaires» enfermeraient trop de personnes au salaire minimum : s’ils augmentent les bas salaires, les employeurs perdent les baisses de cotisations sociales associées. Pour accroître le nombre d’employés mieux rémunérés, les économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer ont préconisé, dans un rapport publié en octobre, de «lisser» les allégements. Les cotisations augmenteraient entre 1 et 1,2 smic (de 4 points au niveau du smic), baisseraient entre 1,2 et 1,9 smic, puis augmenteraient à nouveau jusqu’à 2,5 smic, point de sortie de ces aides (actuellement à 3,5). Le gouvernement a retenu une autre solution : les cotisations remonteraient de 4 points au niveau du smic, en deux ans, mais ne diminueraient pas au-delà. Les allégements s’arrêteraient à trois smic. L’objectif n’est plus d’encourager une hausse des salaires, mais d’engranger de nouvelles recettes : 5 milliards d’euros par an.



