Discrétion totale. C'est dans un immeuble haussmannien du VIIIe arrondissement de Paris que se niche l'activité sur-mesure de Berluti, une des maisons du groupe LVMH. Une fois la porte franchie et les étages grimpés, on découvre un appartement transformé en atelier où officie Jean-Michel Casalonga, maître bottier. Il arrive avec son très élégant tablier de cuir – pour la protection – équipé des outils indispensables à son art (un chausse pied, un mètre-ruban, un crayon).
« Chaque client étant unique, nous partons à chaque fois d’une page blanche » explique-t-il. Pour obtenir une paire de souliers (on ne parle pas de chaussures chez Berluti) sur-mesure, il faudra être patient et rencontrer trois fois le maître bottier, « pour prendre les mesures, puis trois mois plus tard pour vérifier la maquette d’essayage et lors de la livraison finale », poursuit-il.
Mais revenons au salon d’accueil des particuliers, où sont exposés les moulages de pieds de légendes venues se chausser ici, comme l'humoriste Coluche, l'acteur Lino Ventura, ou encore le chanteur Claude François et l'immense Marcello Mastroianni. N'allez pas croire qu'on ne chausse que les stars du passé. Celles du présent sont tout simplement beaucoup plus discrètes.
Reconstituer le volume intérieur du soulier
Tout commence par un relevé d’empreintes du pied qui sera bientôt luxueusement chaussé. Sur une feuille, le maître bottier reproduit la forme, et complète par d’étranges annotations évoquant des courbes de niveaux. Celles-ci sont indispensables pour reproduire ensuite le volume du pied en 3D. Puis Jean-Michel Casalonga sort son paroir. « Le but de l’opération est de reconstituer le volume intérieur du pied en tenant compte de l’anatomie de la personne et du style du soulier » détaille-t-il.
L’essayage est clé car c’est à ce moment que le client décide si la forme et l'esthétique lui conviennent. Le bottier passe alors la main à la petite équipe d’artisans située dans les différentes pièces du même appartement. Ici on trouve la salle des tiges, l'apprêtage, l'atelier du montage et celui de la patine. Neuf mois se seront écoulés entre la première visite et la livraison, une durée nécessaire en raison « d’un planning de production chargé, et en tenant compte des temps de séchage des cuirs », justifie Jean-Michel Casalonga.
Hervé Boutet Le paroir permet de créer une première représentation en 3D du futur soulier. (Photo H. Boutet)
Passion cuir
Entré chez Berluti au début du troisième millénaire, Jean-Michel Casalonga connaît bien ces différents métiers et apprécie aujourd’hui de participer à la formation des uns et des autres. Il suit les différentes étapes qui aboutiront à la création de nouveaux souliers. C’est alors qu’il était en licence de sciences physiques qu’il a eu envie « d’apprendre un métier qui a du sens, un métier manuel. La botterie m’a choisi finalement, car j’avais envie à la fois de travailler la matière et de travailler pour un client. » La rencontre entre l'homme et la matière s'était faite par l'intermédiaire d'un magazine où il avait vu une publicité Berluti. Un stage et un passage en boutique plus tard, le voilà embauché à l’atelier sur-mesure.
A ce poste, il ne risque pas de s’ennuyer, chaque modèle étant unique. Un jour c’est un client qui fait dessiner un cœur dans une série d’œillets ornementaux du soulier. Un autre, c’est la chance de travailler un cuir rare… « Quand je regarde les différentes formes, je me souviens d’une histoire. Je me rappelle très bien cet homme qui voulait une seule paire de souliers pour faire le tour du monde. Il a fallu lui trouver la cuir gras qui résiste aussi bien au sable qu’à la neige. C’est aussi émouvant de les revoir régulièrement pour l’entretien ».



