Portrait

[Les artisans de l'industrie] Marie-Amandine Bellet-Erika donne vie aux livres de la Pléiade

Tout au long de l'été, L'Usine Nouvelle va à la rencontre des salariés de l'industrie dont le geste reste artisanal. Chargée de définir les caractéristiques techniques de chaque nouvel exemplaire de la bibliothèque de la Pléiade aux ateliers Babouot, Marie-Amandine Bellet-Erika manie les matériaux et orchestre les subtils réglages des machines.

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Marie-Amandine Bellet Erika - Ateliers Babouot- Artisan
Marie-Amandine Bellet Erika, dans les Ateliers Babouot à Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne).

Dans le grand bestiaire des livres, c’est un spécimen à part. Compact, chaque exemplaire de la bibliothèque de la Pléiade concentre pourtant un savant mélange de matériaux. Papier, carton, tissus, mais aussi plastique, cuir, or, ainsi qu’une fine couche de peinture. Une subtile alchimie qui convoque tous les sens, de la couleur délicate du jaspage, à l’odeur animale de la couverture, en passant par le toucher sensuel du fameux papier bible et l’apaisant bruissement du feuilletage. Ne reste qu’à dévorer la bête ! Derrière cette création qui tient autant de l’artisanat que de l’industrie, des mains expertes et une vue perçante : celles de Marie-Amandine Bellet-Erika.

Les doigts dans la colle

Pétillante, avec de larges lunettes laissant voir son malicieux regard, cette passionnée de l’histoire de l’art de 35 ans est responsable du service maquettes et technicienne de fabrication au sein des ateliers Babouot, le relieur historique de la collection Pléiade de Gallimard depuis ses débuts, en 1931. «Mon rôle est de définir les caractéristiques du futur livre via la conception d’une maquette, autrement dit un véritable prototype du futur ouvrage», confie-t-elle dans l’atelier de l’entreprise dirigée par Michel Jeandel, basée à Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne) et spécialisée dans la reliure haut de gamme.

Avant de façonner cette première ébauche, Marie-Amandine Bellet-Erika rassemble en chignon ses cheveux bruns. Puis le ballet gestuel commence pour donner vie à ce qui n’est au départ qu’un puzzle de matériaux épars, rythmé par le tintement de ses bracelets. A l’aide d’une presse à vis, elle chasse l’air des cahiers assemblés par des coutures dont elle vérifie la solidité. Elle encolle ensuite au rouleau le dos de cet ensemble et y appose un calicot, fine toile chargée de renforcer l’homogénéité de l’objet. Son CAP d’art de la reliure et de la dorure ainsi que son brevet des métiers d’art n’y changent rien, elle s’en amuse toujours : «J’adore mettre les doigts dans la colle.»

Marie-Amandine Bellet Erika - Ateliers Babouot- ArtisanHelene Ladegaillerie
Marie-Amandine Bellet Erika - Ateliers Babouot- Artisan Marie-Amandine Bellet Erika - Ateliers Babouot- Artisan

Une production sur mesure

Au préalable, Marie-Amandine Bellet-Erika a préparé la couverture, composée de cartons et d’une carte à dos, dont elle a défini les tailles via des étalons puis elle recouvre le tout d’un cuir de mouton ultra fin découpé au cutter. Avec un rouleau et un pinceau, elle assemble à la colle les cahiers contre la couverture. «L’ensemble du procédé prend environ quatre heures», glisse cette spécialiste de l’artisanat d’art avec un grand sourire, le fruit de sa création en main.

Une opération qui permet alors, une fois obtenu l’accord de Gallimard, de lancer la production de l’ouvrage dans cet atelier de 2 700 m² d’où sortent en moyenne 270 000 Pléiade par an. «Certains matériaux du livre sont vivants, tels que le papier et le cuir, ils réagissent aux conditions météo, précise l’experte penchée sur la machine d’assemblage des cahiers, livrés par trois imprimeurs. La manipulation des machines dépend de nombreux paramètres, les réglages varient pour chaque livre et pour chaque journée de travail.» Une approche à des années-lumière des cadences classiques de l’édition.

Des machines qui s'adaptent à l'humain

De l’humidité ? Les machines assurant les coutures et le collage sont ralenties. En cas de coup de chaleur, on s’empresse de diminuer la température des fers à dorer chargés de l’adhérence du film de dorure sur le dos. Marie-Amandine Bellet-Erika contribue à coordonner cette production issue du travail méticuleux d’une trentaine de salariés, slalomant entre les palettes d’ouvrages, véritables empilements de lingots précieux estampillés Steinbeck, Dumas ou Verne. Ici, il faut valider la couleur du jaspage, mélange d’eau et de colorant alimentaire, là il s’agit d’inspecter le moindre défaut sur les gabarits de cuir.

«Les capacités des machines ne sont pas poussées au maximum, car elles s’adaptent au rythme de travail de l’humain et en particulier au contrôle de l’état des livres à chaque étape», souligne Marie-Amandine Bellet-Erika. Il faut environ trois semaines pour façonner chaque exemplaire, en incluant toutes les étapes, dont les temps de pause nécessaires pour stabiliser le papier et faire sécher la colle. «Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?», s’interrogeait Lamartine, qui hante les lieux comme tant d’autres auteurs dans l’impressionnante zone de stockage des cahiers de 3 700 m². A manipuler en fin de processus un ouvrage dans lequel a été insufflé tant d’énergies, on n’en a guère de doute.

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