Elle est là, à deux pas d’eux. La présence de Charlotte Louis dans un petit bâtiment du magnifique parc dans lequel s’est installé le CNRS à Gif-sur-Yvette (Essonne) rassure les chercheurs. « Celui qui casse une pièce dont il a besoin pour ses recherches arrive illico dans mon atelier pour que je la répare ou que j'en fasse une autre, sourit la souffleuse de verre de 50 ans. Il ne veut pas attendre ! Dans d’autres centres du CNRS, il faut faire appel à des entreprises extérieures, c’est plus long. » Au pied de son établi patiente un ballon de 10 litres, d’une valeur de 500 euros environ dans le commerce. Une fêlure empêche un chercheur de l’utiliser normalement. « Sa recherche est à l’arrêt, il compte sur moi. »
En blouse blanche, Charlotte attrape un long tube de verre parmi la collection qu'abritent ses placards. Le plus souvent, il est en borosilicate, le verre utilisé par Pyrex pour ses verres de table, composé à 80% de silice. Peu cher, très résistant, il supporte des changements brutaux de température. A sa gauche, un schéma technique, contenant les cotes de l’objet conçu avec le chercheur, lui sert de guide. « Je réalise beaucoup de prototypes ou de pièces uniques, à la demande des chercheurs, pour la chimie surtout », explique Charlotte. Elle travaille pour tous les chercheurs du plateau de Saclay, au-delà de ceux de Gif-sur-Yvette.
Un savoir-faire acquis après des années de pratique
Charlotte est souffleuse de verre « au chalumeau », et non à la canne, comme ces souffleurs de verre que l’on voit aller cueillir du verre déjà chaud au bout d'une très longue tige. Elle choisit la buse du chalumeau qui convient à son projet, ouvre son mélange d’oxygène et propane, et allume la flamme. Sur son nez, des lunettes filtrent la couleur du sodium : quand le chalumeau souffle bruyamment son feu, elle ne voit pas la flamme mais uniquement le verre. Un petit tuyau en bouche, elle souffle dans le tube de verre, maintenu à main nue d’un côté, posé sur un tour de l'autre. Le mouvement est permanent, pour que le verre ne coule pas. Chauffé par la flamme, gonflé par l’air, le tube se déforme. Régulièrement, Charlotte vérifie les cotes, qui doivent être respectées au millimètre près, y compris l’épaisseur de la paroi pour obtenir le volume intérieur de l'objet demandé. C’est l’expérience, le métier, qui lui permettent de savoir précisément à quelle vitesse tourner le tube, quelle buse et quelle température choisir, quelle quantité d’air aller chercher dans ses poumons et à quelle vitesse l’insuffler.
Guittet Pascal La souffleuse de verre scientifique pose sa pièce sur un support de bois noirci par des années de contact avec le verre chaud… Elle enchaîne avec un tube de quartz (99% de silice). Plus cher, il a des propriétés qui intéressent surtout les chercheurs en physique ou en optique. Chauffé à une température plus élevée, le tube de quartz s’éclaire d’une lumière blanche qui se reflète sur la main de Charlotte. Les pièces doivent être recuites dans un four, pour éviter les « tensions » internes du verre qui pourraient le faire exploser ou se fissurer au cours des expériences qu’il s’apprête à subir…
De l'art à la science en passant par l'industrie
« Quand j’étais jeune, je voulais être souffleuse de verre artisanale, raconte celle qui a 34 ans de métier derrière elle. Mes parents m’ont demandé de passer une formation. Finalement j’ai démarré dans la pétrochimie, puis j’ai travaillé à l’université, avant d’arriver ici. J’aime beaucoup les échanges avec les chercheurs, travailler sur des pièces uniques. »
Sur une armoire basse, une sorte d’alambic sophistiqué attend son chercheur. Ailleurs, quelques pièces décoratives en verre fabriquées par une apprentie. Passionnée, elle partage volontiers ses années d’expérience et son savoir-faire avec la nouvelle génération, prenant souvent en stage les lycéens. « C’est un métier très minutieux, il faut aimer travailler de ses mains. Il demande aux doigts d’être toujours en rotation. Avant de se lancer dans la fabrication, il faut faire une analyse, réfléchir. Il faut du temps avant de maîtriser le métier, certains se découragent. Et puis il est dangereux : il ne faut pas humer les poussières de silicium. Mais le verre est une matière vraiment magique. Solide, il devient liquide en cinq minutes, peut s’étirer, prendre des formes incroyables ! » Mariée à un souffleur de verre, elle possède aussi un petit atelier chez elle. Jamais lassée.



