Enquête

Le solaire made in France fait de la résistance

La bataille n’est peut-être pas perdue pour le solaire français. Quelques industriels résistent encore à la concurrence internationale en misant sur le bas carbone et l’innovation.

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Voltec Solar a investi 5 millions d'euros en 2019 dans son usine de Dinsheim-sur-Bruche (Bas-Rhin). Elle peut produire 200 mégawatts de panneaux bas carbone.

L'annonce a fait l’effet d’une bombe dans le secteur des renouvelables. En mai 2020, Rec Solar France, filiale du norvégien Rec Group implanté à Singapour, annonçait un projet de 681 millions d’euros pour la construction d’une usine de panneaux solaires sur l’Europole Sarreguemines-Hambach, en Moselle. Et pas une simple usine d’assemblage. Rec Solar prévoit d’y produire ses propres cellules photovoltaïques avec la technologie d’hétérojonction, développée notamment par le CEA, à haut rendement et empreinte carbone réduite. Il annonce une capacité de 2 gigawatts (GW) de panneaux par an à partir de 2022 et de 4 GW à partir de 2025, soit environ 9 millions de panneaux solaires made in France. Un projet validé le 4 novembre par la Commission nationale du débat public, qui a encadré la consultation publique close en février 2021. À la clé, 1 500 emplois directs et 650 indirects.

Las, la décision finale d’investissement se fait attendre. La région et ce qu’il reste de la filière photovoltaïque française sont sur les dents. En mars, EDF a cassé l’ambiance en dévoilant son souhait de se désengager de Photowatt, le seul producteur de lingots de silicium (qui servent à la production de cellules photovoltaïques) en France. On parle du fabricant grenoblois de fours industriels pour silicium, ECM Technologies, déjà fournisseur de Photowatt, comme repreneur. Un pari industriel risqué, mais qui aurait du sens. « Si l’on utilise notre technologie avec du silicium norvégien, bas carbone grâce à l’hydroélectricité, dans l’usine de Photowatt, on obtient des panneaux avec une empreinte carbone de 350 kg de CO2 par kilowatt-crête [kgCO2/kWc, puissance électrique maximale en conditions standard, ndlr] contre 500 à 1 000 pour les panneaux chinois, et avec des rendements de l’ordre de 22 %, qui devraient atteindre 23 ou 24 % dans un avenir proche », explique Laurent Pélissier, le dirigeant d’ECM Technologies.

Empreinte carbone réduite de moitié

Photowatt n’est pas le dernier fabricant de panneaux solaires en France, même s’il est le seul, pour l’instant, à produire ses propres lingots. Le pays compte encore trois concepteurs assembleurs de panneaux photovoltaïques, qui ont survécu au moratoire sur le solaire de décembre 2009, chacun avec sa stratégie. Créé en 2009, Voltec Solar (110 salariés) a misé sur l’éco-conception depuis 2015 dans son usine de Dinsheim-sur-Bruche (Bas-Rhin) pour développer une gamme de panneaux bas carbone pour les grandes installations (ombrières, fermes solaires…), grâce à un important travail sur l’efficacité énergétique de ses procédés et à un sourcing le plus local possible. « Suivant le référentiel utilisé, nos panneaux ont une empreinte carbone entre 250 et 770 kgCO2/kWc », affirme Lucas Weiss, son directeur général, qui préfère ne pas donner de chiffre précis. Il avance néanmoins que les panneaux chinois auraient une empreinte deux fois plus élevée. Mais le bas carbone « a un coût », rappelle-t-il. Pour l’optimiser, Voltec Solar mise sur la création d’une coentreprise avec Systovi, une autre ETI du secteur. Les deux entreprises « se ressemblent, opèrent dans le bâtiment, mais sans être en concurrence directe », précise le dirigeant de Voltec. Filiale du fabricant de portes et fenêtres Cetih, Systovi produit aussi des panneaux solaires aérovoltaïques (un mix de panneaux photovoltaïques et thermiques pour générer de la chaleur) dans son usine de Carquefou (Loire-Atlantique).

Un marché lié à la réglementation

La coentreprise aura pour but de créer un géant français du panneau solaire très bas carbone avec une capacité de 1 GW. Voltec Solar et Systovi collaboreront sur la technique et sur les achats, notamment des wafers (assemblages de cellules) bas carbone produits en Norvège. Baptisé Bélénos – du nom du dieu gaulois du soleil –, ce projet représente un investissement de 35 millions d’euros, indique François Guérin, le PDG de Cetih. L’ambition de Rec Solar le remet-il en question ? « Si Rec ne construit pas son usine, nous avons un boulevard devant nous. Et s’il la construit, il faudra être sûr que les objectifs de la PPE [Programmation pluriannuelle de l’énergie, ndlr] soient bien enclenchés », analyse Lucas Weiss. Pour mémoire, la feuille de route énergie 2019-2028 de la France prévoit l’ajout d’environ 30 GW de photovoltaïque. Les fabricants français comptent bien en profiter, grâce à une nouvelle règle des appels d’offres de la Commission de régulation de l’énergie qui exclura les panneaux à l’empreinte carbone supérieure à 550 kgCO2/kWc.

Pour Julian Sarafyan, le directeur du développement du quatrième fabricant français Recom-Sillia, « cette histoire de bilan carbone n’est pas quelque chose qui mettra fin à la compétition déloyale des panneaux chinois. Ajouter un bilan carbone au panneau augmente les prix de 20 à 40 % alors que les Chinois savent déjà faire des panneaux à moins de 550 kgCO2/kWc ». L’usine Sillia de Lannion (Côtes-d’Armor, 39 salariés), rachetée en 2017 par le groupe italien Recom, ne maintient sa production que grâce à des contrats à l’international, en Afrique et aux États-Unis, où les panneaux chinois sont surtaxés.

Les trois axes de recherche de l’IPVF

Les priorités des deux principaux fondateurs de l’Institut photovoltaïque d’Ile-de-France (IPVF), EDF et Total, ont changé depuis sa création en 2014. Total a réussi à se désengager de sa filiale SunPower. EDF cherche un repreneur pour Photowatt. L’IPVF, dont les locaux ont été inaugurés à Saclay (Essonne) fin 2018, s’adapte. Son directeur général, Roch Drozdowski-Strehl, vient de recentrer ses programmes de recherche sur trois axes. Le premier est le développement de cellules tandem pérovskite-silicium à moindre coût, qui pourraient à terme atteindre des rendements de 30 à 40 %, contre 23 à 25 % aujourd’hui pour les plus performantes. Le deuxième axe de recherche concerne l’intégration du photovoltaïque au bâti, afin d’intégrer des fonctions énergétiques aux matériaux de construction, notamment aux tuiles. Le troisième s’attache à l’agrivoltaïsme, avec le développement de matériaux semi-transparents permettant de protéger les cultures.

La crise sanitaire et la prise de conscience par l’Europe de sa dépendance à des produits stratégiques pourraient changer la donne. «Brutalement, on s’est rendu compte de la complexité de faire venir de l’autre bout du monde des éléments essentiels à notre indépendance énergétique », observe Éric Scotto, le fondateur et président d’Akuo Energy, opérateur d’énergies renouvelables qui s’est lancé dans la production de flotteurs et de tuiles solaires. Selon lui, deux raisons majeures militent en la faveur d’une production locale : la dépendance et l’empreinte carbone. Un constat partagé par d’autres acteurs européens, dont les grands opérateurs des renouvelables comme Enel et Engie, rassemblés au sein de SolarPower Europ. En février 2021, l’European Solar Initiative a été créée, sur le modèle de ce qui s’est fait dans les batteries lithium-ion. Sa finalité sera d’atteindre 20 GW de capacités de production solaire d’ici à 2025 en Europe.

Aborder la chaîne de valeur dans sa globalité

Côté français, le comité stratégique de filière Nouveaux systèmes énergétiques (CSF NSE) a lancé en octobre 2020 un appel à manifestation d’intérêt pour « bâtir une filière photovoltaïque et thermique industrielle ambitieuse en France ». L’objectif est d’orienter en direction des industriels du solaire une partie des 100 millions d’euros prévus pour les secteurs stratégiques dans le nouveau programme d’investissements d’avenir (PIA 4). Quelque 116 projets ont été proposés par les industriels de la filière, qui ne se limitent pas aux quatre ou cinq fabricants de panneaux. « Nous avons recensé plus d’une centaine d’acteurs industriels », indique Aurélie Picard, la déléguée générale du CSF NSE. Selon elle, il ne faut pas se focaliser sur les panneaux, mais « aborder la chaîne de valeur dans sa globalité, avec les fabricants de câbles, de transformateurs, de logiciels de management de l’énergie, de stockage… »

Pour assurer son avenir, la filière mise moins sur la fabrication de panneaux photovoltaïques classiques que sur des équipements innovants – systèmes solaires clés en main d’Ecosun, panneaux hybrides de la start-up DualSun – ou qui permettent d’intégrer le solaire au bâti et à l’agriculture, comme les films organiques d’Armor et les tuiles solaires et les solutions d’agrivoltaïsme d’Akuo Energy. Aspect intéressant de ces productions naissantes, elles sont souvent issues des lignes de sous-traitants en transition.

Armor réinvestit dans le film solaire souple

Depuis le lancement de son activité photovoltaïque en 2008, le spécialiste de l’impression d’étiquettes Armor a injecté 100 millions dans le développement et la production de films solaires organiques souples sur son site de La Chevrolière (Loire-Atlantique). Un nouvel équipement de 800 000 euros doit encore arriver en 2022. Il servira au développement de sa filiale Armor Solar Power Films, née après l’acquisition de l’allemand Opvius en 2019.

Akuo Energy relocalise les tuiles solaires

Après les flotteurs pour solaire lacustre et les fermes mobiles en conteneur, Akuo Energy se lance dans la production de tuiles solaires jusqu’alors fabriquées à l’étranger. Ayant revu leur design, qui datait de 2008, pour rendre compétitive la fabrication made in France, il en a confié la production à VMH Énergies (50 salariés), qui a repris l’ancienne usine New Fabris de Châtellerault (Vienne) pour y assembler des panneaux solaires.

Systovi investit dans le solaire hybride

Créé en 2008 par un expert du chauffage pour développer un panneau photovoltaïque produisant aussi de la chaleur, Systovi est depuis 2018 la filiale du groupe Cetih, fabricant de portes et fenêtres made in France (1 350 personnes, 7 usines dans l’Hexagone). Ses panneaux aérovoltaïques sont produits dans une usine à Carquefou (Loire-Atlantique), qui emploie 75 personnes et dans laquelle Cetih a investi plus de 7,5 millions d’euros.

Voltec Solar mise sur le bas carbone

Créé en 2009, Voltec Solar (110 salariés) est la filiale du fabricant de meubles en kit Strub (1 000 salariés, 7 usines). Pour résister à la concurrence des panneaux chinois, l’entreprise mise dès 2015 sur l’éco-conception dans son usine de Dinsheim-sur-Bruche (Bas-Rhin). Ayant investi 5 millions d’euros en 2019, elle peut produire 200 mégawatts de panneaux bas carbone grâce à l’efficacité énergétique et à un sourcing le plus local possible.

DualSun, start-up fabless du solaire hybride

Pour ses dix ans, la start-up marseillaise DualSun a décroché le label Vitrine de l’industrie du futur. Elle n’a pourtant pas d’usine en propre. Mais pour produire en France ses panneaux solaires hybrides (électricité et eau chaude), elle a investi 500 000 euros dans des machines en 2019 et a installé une ligne de production de la partie thermique chez Reydelet Dumoulin, à Jujurieux (Ain). Seules les cellules photovoltaïques viennent de Chine.

Photowatt, pionnier high-tech en péril

Essaimage de Philips en 1979, Photowatt produit des lingots de silicium et assemble les panneaux photovoltaïques haute performance à Bourgoin-Jallieu (Isère). Rachetée par EDF en 2012 sous la pression des pouvoirs publics, l’entreprise est en déficit chronique, malgré les 360 millions d’euros investis par EDF en neuf ans et un plan industriel 2018 qui a réduit l’effectif de 315 à 200 salariés et externalisé la production des cellules. Un repreneur est recherché.

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