Répit de courte durée ? La saison a été globalement bonne pour les cultivateurs français. Les céréaliers par exemple, à l'exception notable du maïs, ont quasiment maintenu leurs rendements malgré la sécheresse, tout en profitant des cours des grains au plus haut pour écouler leurs récoltes à un prix record.
«La situation s’est améliorée en 2022 mais il y a une forte crainte d’un effet ciseau du fait du prix des intrants, alerte Philippe Heusèle, le secrétaire générale de l’AGPB, qui regroupe les producteurs de blé. Les engrais achetés aujourd’hui sont les céréales de demain.» Exemple avec deux des solutions les plus prisées par les agriculteurs nationaux : l'Ammonitrate 33,5% dont le cours en cette fin septembre est en hausse de plus de 140% sur un an, et la solution azotée, qui a grimpé de 100% de son côté.
Les engrais azotés sont en effet en première ligne : il faut du gaz pour fabriquer de l’ammoniac, préalable à leur production. Sauf que l’envolée des prix sur la matière première laisse nombre d’acteurs européens sur le carreau : le gaz compte pour 90% du coût de production. Le norvégien Yara, premier producteur européen, explique aussi avoir été contraint d’arrêter 65% de ses lignes en Europe. La France est plutôt épargnée.
65% des usines de Yara à l'arrêt
«Contrairement à beaucoup d’unités européennes qui transforment l’ammoniac à partir du gaz qu’elles importent, la plupart des entreprises françaises sont à proximité de ports et importent directement l’ammoniac, explique à l'Usine Nouvelle Nicolas Broutin, le directeur France de Yara. Leurs capacités tournent à plein actuellement. Leur problème c’est la livraison.» Seule exception pour l'instant sur le site du Grand Quevilly (Seine-Maritime), exploité par l’autrichien Borealis, où l'unité de production d'ammoniac a été mise à l'arrêt, d'après une source syndicale.
Préserver les capacités nationales ne suffit pas : environ 60% des engrais azotés consommés en France sont importés. Pour Yara, le site belge de Tertre est stratégique pour l’approvisionnement du marché français. Symbole de l'incertitude, Nicolas Broutin a annoncé sa mise à l’arrêt la semaine passée, avant d’être démenti par les dirigeants locaux du site. «Par rapport à l’an dernier, on a 20% de nos clients français qui n’ont pas acheté ou moins acheté, confie Nicolas Broutin. Ces 20%, nos capacités industrielles ne peuvent pas les absorber et les importations ne pourront pas combler la demande interne. Cela va être invisible pendant quelques mois, puis, au moment où les agriculteurs auront besoin des engrais dans leurs champs début 2023, il est très probable qu’il y ait une rupture.»
Baisse des rendements ?
«Tout le monde s’attend à ses problèmes de disponibilité pour 2023, corrobore Thierry Pouch, chef économiste à la maison des Chambres d’agriculture. On observe aussi un mouvement de panique du côté des acteurs, avec la Chine par exemple, qui a fermé ses exportations alors qu’elle est aussi un gros producteur d’engrais.»
Et pour les agriculteurs français ? «10% d’azote en moins, c’est 10% de blé en moins, poursuit l’économiste. Si les cours du blé continuent à se replier, l’effet ciseau va pleinement jouer et les trésoreries s’endommager. Mais je ne suis pas certain que la baisse se poursuive : la sécheresse a affecté la récolte dans un certain nombre de pays comme l’Italie, l’Espagne ou la Roumanie… L’Inde continue son jeu trouble en bloquant ses exportations. Il y a un ensemble de facteurs qui risquent de faire remonter les prix.»



