Enquête

En quête de sécurité pour son approvisionnement, l’agro-industrie à l’assaut des champs

Alors que la recherche d’approvisionnement local tourne parfois au casse-tête, les industriels se mêlent de plus en plus de l’amont agricole. En quête de sécurité pour garantir des volumes de fruits et légumes pour leurs usines, certains n'hésitent pas à se rapprocher des agriculteurs ou à investir dans le foncier agricole.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Pour garantir ses volumes de salades, la coopérative Agrial s’appuie sur son réseau de producteurs en France et en Espagne.

Andros, connu notamment pour ses compotes, s’implique de manière croissante dans la production agricole en France. Il possède ses propres vergers et contractualise à long terme avec des producteurs français. Un moyen d’écoper le navire de la souveraineté alimentaire qui prend l’eau. Selon France­AgriMer, les fruits français ne couvrent en effet plus que 63% de la consommation nationale.

«Le fruit reviendra en France, car nous disposons d’usines de transformation, tranchait Florian Delmas, le président d’Andros, lors d’une conférence organisée par l’association La Ferme Digitale, fin mai. Mais il y a des conditions préalables : baisser le recours aux intrants chimiques et parer au coût et au manque de disponibilité de la main-d’œuvre, payée 15 euros en France, contre 6 euros dans le sud de l’Espagne. Nous rapatrions les productions grâce à la mécanisation : nous avons par exemple conçu des moissonneuses pour la récolte des fruits.» Une stratégie qui répond aussi à une logique financière : «La chaîne alimentaire est contrainte sur le plan de la rentabilité : il y a peu de possibilités de créer de la valeur, seulement de se la répartir. Dès lors, il y a trois voies : le libéralisme, la contractualisation, la désintermédiation. Nous avons choisi la dernière.»

Le compotier n’est pas le seul à faire le pari de l’intégration verticale pour sécuriser une partie de son approvisionnement, même s’il demeure par ailleurs un grand acheteur sur les marchés. François Moulias, le directeur général de la Compagnie des Amandes, veut également faire monter en puissance les productions locales, alors que les importations, en provenance des États-Unis notamment, vont bon train. Il exploite une plantation de 210 hectares d’amandiers et propose aux producteurs un accompagnement en leur versant un revenu avant les premières récoltes. «Sans nous, l’agriculteur n’y va pas : il faut six ans avant que l’amandier arrive à maturité.» Cela n’empêche pas l’entreprise, qui commence tout juste la production dans sa casserie située dans le Var, d’acheter le gros de son approvisionnement auprès d’autres producteurs, installés sur 2300 hectares, principalement en France. «Planter un hectare coûte entre 25000 et 30000 euros. Multiplier les plantations charriait un risque financier trop important, détaille François Moulias. Mais ces 210 hectares nous permettent d’avoir un meilleur contrôle sur la qualité, véritable enjeu pour la filière. » L’industriel à la main sur les cahiers des charges et s’assure que la production est conforme à ses besoins.

Les vertus d’une intégration complète

Cette pratique a tendance à se répandre. «Les vergers dédiés se développent», constate Adrien Mary, le président de l’Afidem, l’interprofession des fruits destinés à la transformation. Même la filière pomme semble gagnée par ce rapprochement avec les industriels. Apparu il y a vingt ans, par exemple chez Andros ou Materne, ce modèle de vergers dédiés, qui représentent désormais entre 15000 et 20000 tonnes, était en voie d’être abandonné, en raison d’un manque de performance économique, rappelle Pierre Venteau, le président de l’Association nationale pommes poires. Mais la situation est si tendue aujourd’hui que les cartes sont rebattues : en deux ans, le prix de la pomme payé par l’industrie est passé de 20 à 40 centimes le kilo.»

La production française de pommes est pourtant importante, s’élevant à près de 1,5 million de tonnes, dont environ 20% sont accaparés par la transformation. Mais «ces dernières années, les industriels ont plus de mal à s’approvisionner, souligne Victoire Cassignol, la directrice générale de l’Association nationale interprofessionnelle des fruits et légumes transformés (Anifelt). La pomme est d’abord destinée au marché de bouche [les rayons fruits du supermarché, ndlr] et les industriels trouvent de moins en moins de variétés adaptées à leurs besoins, comme la golden.» D’autant que l’industrie de la compote est concurrencée par celle des jus de fruits, qui, ne disposant plus de suffisamment d’oranges, se reporte sur les pommes. Réinvestir ce type de production redevient intéressant pour les transformateurs.

Apporter du volume aux usines

D’autres raisons structurelles poussent les industriels à s’immiscer dans les parcelles. «Nous observons le développement d’une intégration verticale douce, avec des conseillers industriels de plus en plus présents chez les agriculteurs, indique Jean-Marie Séronie, agroéconomiste. C’est le cas dans la filière laitière, afin de réduire le bilan carbone des exploitations.» Un constat partagé par Benoît Bechet, associé d’Agrex Consulting, qui met en avant un autre argument : «Ces services croissants permettent aussi aux producteurs de s’affranchir de la difficulté à saisir les attentes du client final.»

Certaines coopératives ont déjà éprouvé les vertus d’une intégration très complète. À l’instar d’Agrial, propriétaire de la marque Florette, célèbre pour ses salades et herbes vendues en sachets. «Sur notre marché de l’ultra-frais, nous sommes pénalisés tout de suite si nous n’avons pas de volumes dans nos usines», souligne Christophe Martineau, le directeur des achats de Florette France. Les 1000 hectares des coopérateurs français dédiés à la production de salades fournissent la quasi-totalité des produits vendus en France pendant l’été. Pour la saison hivernale, l’entreprise a racheté des parcelles en Espagne qu’elle cultive avec ses propres salariés. L’intérêt : pérenniser la marque en alimentant les rayons lorsque les champs français se reposent. Florette contrôle ainsi toute la chaîne de production, dispose d’une taille critique et peut miser sur la mécanisation afin de faire face au recul du nombre de maraîchers au nord des Pyrénées. «Et les échanges vont dans les deux sens», affirme Christophe Martineau. La mâche nantaise se vend très bien en Espagne.

Une sauce tomate au parfum de Provence

Des tomates françaises jusque dans les sauces ? Moins de 15 % des produits transformés contenant de la tomate proposent des pulpes d’origine française. Trop peu pour André Bernard, agriculteur et président de la Sonito, qui regroupe les producteurs et industriels de première transformation de la tomate. Il s’active pour faire monter en puissance la filière via le projet Tommates. Objectif : couvrir 35 % de la consommation nationale en 2035. Pour cela, il mise sur une meilleure compétitivité des exploitations : le projet vise notamment à financer 15 méthaniseurs afin de faire baisser les coûts de production en allégeant les dépenses en engrais. Des légumineuses, plantes qui permettent d’enrichir le sol en azote, seront aussi intégrées dans les rotations.

Le projet, en phase de test, est très ambitieux : il prévoit le développement d’une usine de première transformation, capable de produire des dés de tomate, afin de livrer plus facilement l’industrie. Trois coopératives – Valsoleil, Agrial et CAPL – sont associées aux discussions. Les producteurs attendent beaucoup du projet mené par Panzani, qui a annoncé son intention d’implanter une usine de sauce tomate dans le Vaucluse. Engagé pour l’origine France, l’industriel souhaite progressivement remplacer les pulpes étrangères de ses sauces par de la pulpe locale. «Le modèle est très structuré : les producteurs s’assurent de répondre aux capacités des industriels», souligne Victoire Cassignol, la directrice générale de l’Anifelt.

 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
94 - Ivry-sur-Seine
Date de réponse 30/04/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs