La souveraineté alimentaire est partout. Elle faisait l’objet d’un projet de loi, brusquement interrompu à la veille de l’été, d’une commission d’enquête parlementaire, et figure dans le nom même du ministère de l’Agriculture, rebaptisé en 2022. Impossible d’y échapper. Apparu à la suite du Covid et de la guerre en Ukraine, le concept essaime. S’il pose la question de la robustesse de nos chaînes d’approvisionnement, il est aussi mobilisé par un acteur comme la FNSEA pour justifier ses réticences face au green deal.
Pour avoir envahi les discours, il n’en demeure pas moins flou. Un flou parfois entretenu à dessein. «Je ne sais pas trop où ce concept commence ni où il s’arrête», résume Stéphane Le Foll, ancien ministre de l’Agriculture, auditionné début juin par la commission d’enquête sur la souveraineté alimentaire. D’autant qu’il est fortement instrumentalisé : son acception varie selon la personne qui l’utilise. «Ce n’est pas seulement le produit final rapporté à la consommation qui fait la souveraineté, développe l’élu du Mans dans un effort de définition. Nous sommes autosuffisants en porc en France, mais l’alimentation des bêtes repose d’abord sur du soja importé (…) : le modèle est dépendant. Où plaçons-nous la souveraineté ? Sur le rapport entre ce que nous consommons et ce que nous produisons ? Ou sur le nombre de facteurs dont nous dépendons de l’étranger pour produire ?»
Désindustrialisation et perte de compétitivité
Si un pessimisme entoure parfois ces débats, la souveraineté alimentaire est l’occasion de questionner nos vulnérabilités. Dans un rapport paru début 2023, Pierre Claquin, le directeur des marchés, études et prospectives de FranceAgriMer, évoque à propos de la France une situation de «dépendance généralisée aux échanges», plutôt qu’une érosion de ses productions. Ainsi, son taux d’auto-approvisionnement médian est quasi stable (-2%) sur dix ans pour un large panel de produits agricoles et alimentaires. Et si le système demeure ultra-dépendant aux hydrocarbures – il faut sept à dix calories fossiles pour produire une calorie alimentaire –, le sujet est souvent passé sous silence. Alors pourquoi un tel catastrophisme ? Au fond, la balance commerciale de la France est largement positive.

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Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
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Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
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Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
La France est le pays d’Europe où les produits de grande consommation ont le taux de rentabilité le plus faible : 6%, contre 20% en moyenne.
— Antoine de Saint-Affrique, directeur général de Danone
«La souveraineté renvoie à une analyse très froide, très économique, du schéma de désindustrialisation que nous connaissons. Depuis vingt ans, nous avons laissé ce qui fait la valeur ajoutée de notre alimentation, c’est-à-dire l’industrie, filer hors de nos frontières», affirme Philippe Goetzmann, consultant. Mi-2021, le Haut-Commissariat au plan estimait à 20% la part de la consommation nationale couverte par des importations. La tendance ne s’améliore pas. En 2023, d’après l’Agreste, le bureau statistique du ministère de l’Agriculture, le déficit commercial avec nos voisins européens a atteint 7,6 milliards d’euros pour les produits transformés (+8,4% sur un an), symbole criant de la perte de compétitivité de l’agroalimentaire français. Le premier secteur d’emplois manufacturiers du pays toussote à la manière d’un asthmatique. Saupiquet ferme sa dernière conserverie de poisson à Quimper (Finistère), Poulain passe à deux doigts de baisser le rideau de son usine près de Blois (Loir-et-Cher) et délocalise la production des poudres de cacao, Bigard renonce à maintenir son abattoir dans les Deux-Sèvres, annonçant un mouvement de profonde restructuration du secteur…
À l’heure du bilan, nombre d’industriels dénoncent les distorsions de concurrence, à l’image de leurs homologues du monde agricole. «Jusqu’en 2020, nous avons été soumis à une taxe sur les huiles plus élevée, si l’on compare avec les industriels étrangers – notamment belges – qui exportaient en France, rappelle Laurent Cavard, le patron d’Altho, la success story des chips made in France. Cela provoquait un écart de l’ordre de 1 à 2% pour nos coûts de production, ce qui est gigantesque pour une marque de distributeur (MDD).» Ce segment est justement celui sur lequel s’est développée cette entreprise. D’autres maux plus profonds doivent aussi être pris en compte. Si les écarts se sont réduits en matière de coût du travail et d’impôts de production, l’agroalimentaire français est grevé par ce qui fait sa richesse : la diversité de ses produits, qui limite les économies d’échelle. Le retard dans la robotique persiste. Entre 2005 et 2019, le taux d’investissement des entreprises agroalimentaires a été inférieur d’environ 1 point à la moyenne européenne. Malgré l’inflation, qui a permis à de nombreux acteurs de retrouver un peu de marge, la parenthèse semble déjà refermée.
«Notre situation en France se dégrade en raison de la guerre des prix à laquelle se livrent certains acteurs de la grande distribution», déclarait Antoine de Saint-Affrique, le directeur général de Danone, dans une prise de parole aussi rare qu’offensive devant la commission souveraineté en juin. «Les centrales d’achats européennes multidistributeurs (…) ont désormais pour objectif d’acheter à un prix unique, en prenant pour référence les prix les plus bas pratiqués en Europe, précisait-il. Si les industriels se trouvent, à terme, contraints de vendre en France leurs produits fabriqués en France sur la base de prix polonais ou roumains, ils finiront mécaniquement par s’approvisionner, voire transformer, dans les pays où les prix sont les plus bas. (…) La France est le pays d’Europe où les produits de grande consommation ont le taux de rentabilité le plus faible : 6 %, contre 20 % en moyenne.» Résultat : si le manque de compétitivité hors prix, notamment le déficit de qualité aux yeux du consommateur international, a pu être pointé, la «compétitivité pure» est bien «le premier facteur explicatif de la baisse de parts de marché» de l’agroalimentaire national, relevait FranceAgriMer, dans un épais rapport daté de 2020.
Marche avant ou fuite en avant ?
«Nous ne pouvons pas être seulement dans une politique de l’offre», insistait Layla Rahhou lors d’une table ronde organisée par le think tank Agridées début juin. Pour la déléguée générale de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), l’agriculture et l’industrie française doivent renouer avec des prix plus accessibles. Si la réflexion occulte la spécificité de nos productions françaises, plus qualitatives et diversifiées, elle trouve un soutien chez certains industriels qui demandent avant tout du prix. Comme notre champion national des produits laitiers. «D’une exploitation à l’autre, le coût de revient pour 1000 litres de lait peut varier de 400 à plus de 500 euros», a déclaré Emmanuel Besnier, le très discret patron de Lactalis, lors de son audition devant la commission parlementaire. Il paie alors 423 euros la tonne. La compétitivité des filières agricoles est souvent un sujet tabou. À l’issue de la fronde paysanne, au début de l’année, les débats se sont plutôt polarisés autour d’un renforcement des lois Egalim qui imposent la construction d’un prix « marche en avant » à partir des coûts de production des agriculteurs français. Cette idée est loin de susciter l’adhésion de celui qui valorise la moitié du lait collecté en France sur les marchés mondiaux. «Nous estimons qu’une loi compétitivité alimentaire I serait plus pertinente qu’une loi Egalim IV pour améliorer la souveraineté alimentaire de la France», ironise Emmanuel Besnier.
Car Egalim a son lot de contempteurs. Acheter à l’agriculteur en fonction de coûts de production pas toujours indexés sur le marché, c’est risquer de fragiliser un industriel confronté à une distribution concentrée : la souveraineté agricole au détriment de la souveraineté industrielle. «Les abattoirs font 1 à 2% de marge quand ils ne sont pas dans le rouge : ils ne peuvent pas supporter le risque pour toute la filière», illustre Bruno Colin, le président de la section bovine de la Coopération agricole. La matière première française, oui, mais pas à n’importe quel prix. «En affichant l’origine France, nous pouvons justifier un écart de prix de l’ordre de 10 à 15%», souligne Nicolas Facon, le directeur général de la coopérative Eureden.
Tout en souhaitant moins de réglementation, les industriels reprendraient bien un peu de quoiqu’il en coûte. «Les gouvernements se sont mobilisés autour de l’agriculture : nous attendons les mêmes efforts pour l’agro-industrie, réclame un patron de la transformation des légumes. Si nous voulons décarboner, moderniser et renouveler nos équipements, il nous faut tripler nos investissements.» Les plans souveraineté, regrette-t-il, oublient souvent la transformation, malgré un fonds spécifique de 200 millions d’euros débloqué à l’été. Relancer les investissements est le nerf de la guerre. Altho a trouvé une recette pas trop coûteuse pour s’approprier la moitié du rayon chips (en comptant les MDD) et peser face aux PepsiCo (Lay’s, Doritos…) et Intersnack (Vico). «Nous avons développé les chips aromatisées en France, vante son patron. Nous travaillons sur des saveurs qui parlent aux Français, comme le bleu d’Auvergne. Nos concurrents, établis dans l’État de New York, font des produits plus globalisés. Nous avons aussi des arômes plus authentiques, nous ne jouons pas au petit chimiste.» Preuve, s’il le fallait, qu’en France on a toujours des idées. #
Une dépendance à trois produits transformés courants
75% des chips et frites consommées en France sont importées. Cette tendance pourrait s’inverser grâce à l’augmentation des capacités de production et de transformation de pommes de terre en France.
35% des pâtes sont importées, alors que le pays exporte une part importante de blé dur qui sert à leur fabrication. La filière a lancé un plan souveraineté en 2024 pour reprendre des parts de marché à l’Italie et à l’Espagne.
15% du jambon est produit hors de nos frontières alors que la France est autosuffisante en porc. Mais pour pouvoir répondre à la demande de ce morceau prisé, il faudrait que les cochons aient cinq pattes.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3734 - Septembre 2024



