«Je peux vous rappeler dans deux minutes ? Je finis de réparer une ensileuse !» Stéphane Menigoz, producteur de lait à Munster, dans le Haut-Rhin, a besoin de ce monstre de 400 chevaux pour sa récolte de maïs, qui débute ce vendredi 12 août. «La particularité, cette année, est qu’elle va commencer un mois et demi plus tôt.» La récolte de maïs se fait en général fin septembre ou début octobre. Elle est essentielle aux producteurs de lait pour fournir suffisamment d’énergie à leurs vaches laitières toute l’année. «Le problème d’une récolte plus tôt, c’est qu’il va maintenant falloir tenir pendant treize mois», appréhende Adrien Lefèvre, un collègue établi dans les Ardennes et président de l’Association des producteurs de lait indépendants. D’autant que les éleveurs ne disposent d’aucune garantie sur la qualité de la nouvelle récolte.
La sécheresse constatée sur tout le territoire depuis le mois de juillet, troisième mois le plus chaud jamais enregistré par Météo France, perdure en ce mois d’août - et perturbe considérablement la production des éleveurs laitiers. Elle affecte notamment la culture du maïs, déjà durement frappée par des orages de grêle fin juin.
«J’ai enregistré 60% de pertes sur le maïs», relève Stéphane Menigoz. Qui s’avère particulièrement difficile à remplacer. «Le maïs est l’une des plantes les plus résilientes, donc quand il ne va pas bien, les autres plantes ne se portent pas mieux», affirme celui qui est également responsable du bureau de l’Association nationale des producteurs laitiers fermiers.
Réduire son cheptel ou user de coproduits, des palliatifs face à la sécheresse
Les éleveurs interrogés ont tous dû puiser dans leurs stocks de maïs ou de fourrage pour passer la sécheresse, mais affirment qu’ils pourront franchir l’obstacle. Ils perdront néanmoins une source de revenus bienvenue. Stéphane Menigoz, qui exploite 22 hectares de maïs, 25 hectares d’herbe en culture et trois hectares de blé, ne pourra pas vendre ses surplus comme il le fait chaque année. Le manque à gagner pourrait s'élever à 30 000 ou 40 000 euros sur un chiffre d’affaires de 650 000. «Ce n’est pas dramatique, mais ce sont des vacances qui ne sont pas payées», sourit-il tristement.

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En guise de produit de substitution, les éleveurs peuvent avoir recours au soja et au colza, mais s’attendent à ce que les prix montent très vite. Les coproduits du maïs, du blé ou de l’orge, comme la drèche (produite après la cuisson de la bière) ou le corn gluten (issu de l’amidon de maïs), constituent une autre option. Mais elle s'avère peu accessible. «On appelait ça des sous-produits autrefois, et ils nous sont vendus extrêmement cher», cingle Adrien Lefèvre. Lui-même produit de la drèche à partir d’orge, mais uniquement «parce que j’ai la chance d’avoir des terres», souligne-t-il. La plupart des éleveurs doivent acheter ces substituts au prix fort. «Je préfèrerais vendre des vaches, lâche-t-il, parce que le prix du lait ne couvrira pas le prix de l’alimentation.»
L’autre solution pour réduire les coûts rapidement consiste effectivement à réduire son cheptel. «Moins on a de vaches à nourrir, plus on a de stocks», résume Stéphane Menigoz. Une méthode qui ressemble plus à une porte de sortie pour certains éleveurs, pressés d’en finir avec le métier. «Depuis au moins trois mois, beaucoup réduisent leur troupeau et beaucoup, qui étaient prêts à arrêter dans les trois ans à venir, en profitent pour le faire pour de bon», assure son confrère des Ardennes. La moyenne d’âge élevée du milieu - plus d’un agriculteur sur deux est âgé de 50 ans ou plus selon l’Insee - n’aide pas à inverser la tendance.
Des départs aussi motivés par le prix du lait, en forte hausse du fait de l’inflation mais toujours en-deçà de ce qu’il est chez nos voisins : 419 euros la tonne de lait conventionnel en France en mai selon FranceAgriMer, contre 480 en Allemagne. «Aujourd’hui, dans la mesure où la grande distribution française nous empêche de revaloriser suffisamment nos produits, notre modèle est en difficulté», déplore Pascal Lebrun, président de La Coopération laitière cité par le journal La France Agricole. Des négociations commerciales sur les prix des produits alimentaires se tiennent pourtant une fois par an, mais ceux-ci ne suivent pas automatiquement la hausse des coûts de production des éleveurs. Les négociations aient été rouvertes au printemps, la Fédération nationale des producteurs de lait doit donc rencontrer le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau prochainement, alors que la loi Egalim votée en 2018 promettait déjà de revaloriser la rémunération des éleveurs laitiers.
Le maïs, un indépassable pour les grosses exploitations ?
Dans les basses Alpes, perchée dans l’Isère à 900 mètres d’altitude, Maud Charat échappe à ces négociations. «J’ai repris la ferme de mon père, décrit-elle. Nous sommes sur une petite structure et c’est moi qui fixe les prix, avec un système de vente directe commencé en 2004.» L’exploitation ne comprend que deux vaches laitières, aux côtés de 30 chèvres et 40 vaches allaitantes. «C’est une production diversifiée, donc si l’une marche moins bien, on échange.» Les vaches vont paître dans des prairies naturelles, en montagne, ou des prairies temporaires, semées avec des graminées ou des légumineuses. Peu de parcelles étant de toutes façons mécanisables en montagne, le maïs ne représente qu’une toute petite partie de leur alimentation.
«Le maïs est beaucoup utilisé parce que les systèmes de production actuels sont plus intensifs : les vaches ne sortent plus, ne mangent plus d’herbe et produisent plus de lait», dénonce l’éleveuse, membre de la Confédération paysanne. Elle déplore aussi que beaucoup de maïs serve à la méthanisation, «ce qui va aggraver le manque de fourrage pour ceux qui ont recours au maïs. On utilise des terres agricoles destinées à l’alimentation animale pour produire de l’énergie».
Le maïs reste cependant incontournable pour les plus grosses exploitations, estiment ses collègues. «Il dispose d’une capacité de résilience et de production à l’hectare exceptionnelle. Je n’ai pas d’autre plante en tête qui soit aussi merveilleuse», reconnaît Sébastien Menigoz. «Le système conventionnel coûte cher, donc certains trouvent des alternatives, mais le problème de la sécheresse se pose aussi dans l’agriculture biologique», pointe Adrien Lefèvre. Les rendements de Maud Charat sur le fourrage ont ainsi diminué d’un tiers, et plus encore sur les deuxièmes coupes. Si les stocks de foin sont bien fournis, l’éleveuse a dû se résoudre à entamer ses réserves pour l’hiver. Agreste, le service de statistiques du ministère de l'Agriculture, a également fait le constat qu'au 20 juillet, «la pousse cumulée des prairies permanentes est inférieure de 21 % à celle observée au niveau national sur la période de 1989 à 2018».
Des sécheresses coutumières si le réchauffement climatique se poursuit
Alors que des pointes à 37 degrés sont attendues en Gironde le 12 août, tous les éleveurs laitiers subissent par ailleurs la diminution de leur production de lait. «Entre 30 et 35 degrés, il y a des pertes de 5 à 6 litres par vache», déclare Stéphane Menigoz. Pour permettre à ses vaches de se rafraîchir, l’éleveur a installé des pulvérisateurs dans son exploitation. «Elles vont se doucher et après elles vont transpirer, pour évacuer un maximum de chaleur», s’amuse-t-il. Son système devrait permettre de limiter ses pertes de lait à 2 ou 3 litres par vache seulement.
Si les prochains étés connaissaient eux aussi leurs lots de sécheresses, que ferait-il ? «Si le climat est celui-là tous les ans, inévitablement il faudra qu’on diminue la production.» Maud Charat imagine qu’elle réduirait le nombre de ses vaches allaitantes. Adrien Lefèvre miserait plutôt sur une diversification de sa production. «Dans le pire des cas, se projette son confrère du Haut-Rhin, il faudrait se reporter uniquement sur des cultures de printemps, mais on perd alors plus du tiers de la capacité de production.»
Un tel scénario est loin d'être improbable. Si la Terre se réchauffe de plus de deux degrés d’ici 2050, les niveaux moyens de sécheresse des sols agricoles à cette date seraient équivalents aux pires niveaux de sécheresse actuels, et comparables à ceux de 2003, s’alarme un rapport du think-tank écologiste The Shift Project, qui prône l’adaptation de l’agriculture française à ces nouvelles conditions via l’agroforesterie, le mélange des cultures ou le stockage de l’eau. Il y a un an déjà, Adrien Lefèvre avait dû aller repêcher ses animaux dans l’Aisne, qui était entrée en crue. «Composer avec le climat en général est de plus en plus compliqué», soupire-t-il.



