Analyse

Le reclassement en déchets des combustibles usés, dossier sensible du nucléaire français

Si la PPE repousse à 2040 la question de l'arrêt du retraitement des combustibles usés, EDF gagnerait à faire preuve dès maintenant de plus de transparence face à l'Europe sur l'avenir de ces non-déchets nucléaires qui débordent des piscines d'Orano.

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container pour déchets radiactifs à la centrale EDF de Tricastin
Face à un stock de combustibles nucléaires usés qui déborde, EDF va construire une nouvelle piscine d’entreposage à la Hague. Ce qui ne règle pas le problème à long terme.

EDF n’a pas dû apprécier. En pleine campagne de lobbying pour faire entrer le nucléaire dans la taxonomie verte européenne, alors que l'électricien national tente de démontrer que l’atome - avec sa faible empreinte carbone - est la solution de production d’électricité pilotable (contrairement aux renouvelables) indispensable à l’Europe pour sortir des énergies fossiles... Alors qu'il affirme que la gestion des déchets radioactifs est bien maîtrisée et ne présente finalement qu’une externalité négative mineure dans la balance - ce qu’appuie un récent rapport commandé par le service scientifique de la Commission européenne, le Joint Research Center (JRC)... Le président de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) a dit ses quatre vérités sur l’atome civil français, lors d’une audition au Sénat. Non seulement Bernard Doroszczuk a laissé entendre que, pour des raisons de sûreté, la France ferait peut-être mieux de construire de petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR) plutôt que les nouveaux EPR 2 d’EDF, mais il a en outre taclé le manque de décision en matière de politique énergétique, de gestion des déchets et de retraitement des combustibles usés.

Matières ou déchets?

Comme la France a fait le choix du recyclable, les combustibles usés ne sont pas considérés comme des déchets radioactifs, mais comme des matières. Ils n’entrent donc pas dans l’inventaire de l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), des déchets qu’il faut stocker à long terme, ni dans les provisions de charges longues d’EDF. Problème, seule une toute petite part de ces combustibles est effectivement recyclée par Orano. Et ceux qui le sont ne sont que très peu utilisés dans les réacteurs d’EDF. Résultats, à fin 2019, s’amoncellent en France 46 230 tonnes de métal lourd (tML) de combustibles usés ou retraités, dont 32 000 tML d’uranium recyclé et 14 170 tML de combustibles usés qui débordent des piscines de d’Orano et d’EDF. « On a besoin de capacité supplémentaire d’entreposage de combustibles usés, mais les décisions n’ont pas été prises, rappelle le président de l’ASN. Depuis 2010, on sait qu’en 2030 les piscines seront saturées, et pourtant la décision d’en construire de nouvelles n’a pas été prise. » 

Une nouvelle piscine, et après ? 

En fait si. EDF a annoncé en juillet 2020 qu’il allait construire une nouvelle piscine d’entreposage de son combustible usé sur le site d’Orano à la Hague (Manche). Saut qu’elle ne sera pas prête avant 2034. Entre 2030 et 2034, « il va falloir trouver une parade », prévient Bernard Doroszczuk, qui tempête contre le manque d’anticipation des politiques et des exploitants nucléaires, EDF et le CEA. « Les exploitants font preuve d’une grande imagination pour nous indiquer qu’il est possible de valoriser leur matière… » Selon lui, « il y a un vrai point d’attention à ne pas entretenir une illusion et repousser un peu trop loin la qualification en déchets de ces matières ».

En tout cas, il faut arrêter de « procrastiner », en commandant étude sur étude et en repoussant les décisions à plus tard. Ainsi, en matière de retraitement des combustibles usés, la dernière programmation pluriannuelle de l’énergie indique que la France pourra continuer à retraiter ses combustibles usés jusqu’en 2040. « Mais qu’est-ce que l’on fait en 2040 ? », interroge Bernard Doroszczuk. Selon lui, quel que soit le choix, il faut le faire vite. « Si l’on décidait de prolonger le retraitement, il faut de nouvelles installations à la Hague ou mettre à niveaux les installations existantes. Il faut 15 ans pour le faire. Donc il faut décider au plus tard en 2025. Et si on arrête en 2040, il faut le savoir et prévoir qu’on ne pourra plus retraiter. Il faut des capacités de stockage. »

Besoin de transparence

Une requalification de ces montagnes de combustibles usés en déchets radioactifs, pour lesquels il faudrait aussi prévoir un stockage géologique de très long terme, signerait la fin d’une activité phare d’Orano et coûterait très cher aux exploitants. Une charge malvenue, à un moment où EDF cherche à financer un nouveau programme nucléaire en ouvrant le capital de ses activités les plus lucratives - réseau, services et renouvelables - et en militant à Bruxelles pour que les investissements nucléaires soient reconnus comme durables pour les fonds et les banques. Mais en étant plus transparent sur la réalité des coûts de gestion des déchets radioactifs, EDF démontrerait aux investisseurs qu’ils n’auront pas de mauvaise surprise. Et que si les déchets du nucléaire ne peuvent être évités, au moins il n’y en a plus de cachés.

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