L'Usine Nouvelle - Créée pour sécuriser l’approvisionnement énergétique mondial, votre agence est critiquée par l’Opep, qui craint qu’elle ne génère des pénuries en prônant une sortie des fossiles. A-t-elle changé de mission ?
Fatih Birol - L’Agence est née dans le contexte de grandes crises du pétrole, dans les années 1970. Les prix s’envolaient et plusieurs pays se sont groupés autour d’un mécanisme de défense : la constitution de stocks stratégiques pour répondre aux chocs sur les marchés. Cela a permis de renforcer nos économies et l’industrie mondiale. Mais il y a un problème : le pétrole, le gaz et le charbon sont à l’origine d’un autre risque majeur, le changement climatique. Il faut s’approvisionner en énergie tout en évitant une catastrophe climatique, et cela peut se faire grâce aux énergies propres. Le solaire, le vent, l’hydroélectricité, le nucléaire… Toutes doivent se développer ! Et les combustibles fossiles doivent diminuer pour ne pas dépasser la barre de 1,5 °C de réchauffement. C’est un calcul simple, que les producteurs de pétrole jugent mauvais pour leur activité. Ce qui est vrai. Pour s’en sortir, ils doivent réduire leur dépendance aux revenus tirés du pétrole et du gaz.
N’est-ce pas un vœu pieux ? Depuis la guerre en Ukraine, la demande de pétrole, de gaz et de charbon est très haute…
C’est l’inverse : les énergies propres ont mis le turbo. Leur croissance a été très forte. Elles n’ont jamais autant augmenté qu’en 2022, car de nombreux pays ont compris que la sécurité énergétique passe aussi par elles. Les énergies renouvelables, par exemple, ont crû de 15 % en un an. Le nucléaire fait son retour, les véhicules électriques et les pompes à chaleur sont en forte croissance. Les gouvernements ne veulent pas dépendre d’énergies importées et savent que personne ne possède le vent et le soleil. Les renouvelables favorisent également la sécurité énergétique et, en un sens, Vladimir Poutine a accéléré la transition verte mondiale. Cependant, le charbon a lui aussi battu des records en 2022.

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Vous avez alerté sur un risque de pénurie de gaz l’hiver prochain. Quel est l’impact réel de la dynamique que vous pointez ?
En février 2022, l’Europe a connu un grand choc. Depuis des décennies, son modèle économique dépendait de l’énergie abondante et bon marché russe, et le secteur énergétique ne change pas d’un jour à l’autre. Mais elle s’en est très bien sortie : la consommation de gaz a considérablement diminué et la part de gaz russe est passée de 40 % à environ 5 %. Le Kremlin avait affirmé, la semaine suivant l’invasion, que les Européens allaient geler et que leur économie allait s’effondrer. Il n’y a eu ni black-out, ni grande récession. Le charbon a connu un regain dans certains pays, mais les émissions globales de CO2 ont baissé de 2,5 %. Tout ceci alors que les centrales nucléaires françaises n’ont pas aussi bien fonctionné qu’espéré et que le continent était frappé de sécheresse. Les dirigeants européens ont maintenant une opportunité historique : poursuivre cette dynamique favorable aux énergies propres au-delà d’un an.
Que dire de la hausse des subventions aux hydrocarbures, qui ont dépassé mille milliards de dollars ?
Les aides ont augmenté en raison des prix de l’énergie élevés. Non seulement en Europe, mais partout dans le monde, surtout au Moyen-Orient et en Asie. Mais les énergies propres gagnent tellement en puissance que nous allons voir la part des combustibles fossiles dans le mix énergétique, qui était de 80 % ces trente dernières années, diminuer. Il suffit de constater la montée en puissance des véhicules électriques. Quelque 40 % du pétrole sont consommés par la mobilité : si l’on mène à bien l’électrification, la demande diminuera sérieusement.
Qu’en est-il du gaz naturel liquéfié, le GNL, qui a connu un boom en 2022 ?
Les infrastructures de l’énergie ressemblent plus à un tanker qu’à un vélo, changer de direction prend du temps. Le modèle économique de l’Europe reposait sur le gaz russe. Il est en partie remplacé par les renouvelables, le nucléaire et les pompes à chaleur, mais aussi par du gaz importé sous forme liquéfiée. D’où un dilemme : les exportateurs veulent des garanties sur du long terme, parfois vingt-cinq ans. Mais je pense que l’Europe n’aura pas besoin de grandes quantités de gaz à cette échéance. Même avant l’invasion russe, la demande déclinait et les objectifs climatiques européens sont ambitieux. Donc le Vieux Continent doit signer des contrats qui soient de court terme et flexibles, et les infrastructures de GNL doivent pouvoir être converties à l’hydrogène. C’est plus cher, mais c’est la meilleure voie. Nous connaissons la réalité et nous savons qu’il y aura encore besoin de GNL pendant un certain temps. Mais il en faudra moins demain, encore moins après-demain.
Croyez-vous dans les plans de transition des majors pétrolières ?
En regardant les chiffres, je vois un réel décalage entre les déclarations des entreprises et leur portefeuille d’investissements. Certaines sont plus sérieuses que d’autres sur la question, sachant que 85 % du pétrole vient de compagnies nationales, au Moyen-Orient, en Afrique, ou en Amérique latine. Mais une chose est claire, un PDG peut dire : «Nous allons augmenter notre production de 3 millions de barils d’ici à dix ans.» C’est une stratégie légitime, il veut gagner de l’argent. En revanche, il est mathématiquement impossible d’affirmer en même temps vouloir atteindre les cibles de l’accord de Paris. Il faut faire un choix. Nous verrons ce que l’industrie pétrogazière fera des bénéfices record de 4 000 milliards de dollars réalisés l’an dernier. J’espère qu’une grande partie financera des énergies propres, notamment dans les pays en développement. Les dirigeants clament leur enthousiasme pour les renouvelables, mais les chiffres ne suivent pas toujours…
On entend parfois dire que demander aux pays en développement d’investir dans les énergies propres s’apparente à du colonialisme vert…
C’est une question importante. En ce qui concerne l’électricité, sans même évoquer l’environnement, le solaire est déjà la source d’énergie la moins chère. Mais l’Afrique a aussi besoin de chaleur pour dessaler l’eau, pour la pétrochimie, le textile et l’agroalimentaire. Si elle utilise son gaz naturel pour répondre à ces besoins, cela ne me pose pas de problème. Même si elle consommait tout le gaz naturel dans son sol en dix ans, ce qui est impossible, la part du CO2 qu’elle émet ne passerait que de 3 à 3,4 % du total des émissions mondiales. Il n’est pas juste d’empêcher les Africains d’utiliser leur gaz pour cela, il faut éviter toute approche dogmatique.
Vous avez récemment plaidé pour un grand plan industriel européen. Que pensez-vous du Net zero industry act dévoilé par la Commission ?
C’est une très bonne chose. Le prix de l’énergie en Europe a augmenté. Aujourd’hui, le gaz est sept fois plus cher qu’aux États-Unis et l’électricité est trois fois plus chère qu’en Chine. Nous avons perdu un avantage concurrentiel pour nos industries énergo-intensives traditionnelles. Elles peuvent être remplacées par la fabrication de panneaux solaires, de turbines éoliennes, de voitures électriques. Le prochain chapitre de l’industrie sera celui des énergies propres. Pour l’instant, la Chine domine l’échiquier. Elle produit 75 % des batteries et encore 75 % des panneaux solaires dans le monde. C’est le résultat d’années de politique industrielle. Les États-Unis répondent avec l’Inflation reduction act (IRA), et l’Europe est à la traîne. Elle doit donc se pencher sur les prix de l’énergie et sur cette industrie future, et proposer un grand plan industriel, à partir de ses avantages compétitifs. C’est le rôle du Net zero industry act, qui est très positif. La seule chose que j’aimerais voir davantage dans ce plan, c’est l’énergie nucléaire. Elle peut soutenir le prochain chapitre de l’industrie européenne.
Est-il encore possible de concurrencer la Chine ?
Pas sur tout. Mais les Européens ont déjà de l’expérience et de bonnes positions sur l’éolien offshore et sur l’électrolyse de l’hydrogène. L’erreur a été de ne pas poursuivre. Regardez les panneaux solaires : l’Europe était championne il y a vingt-cinq ans et donnait d’importantes subventions à cette industrie. Puis elle l’a délaissée et la Chine a pris la première place. Développer les technologies propres est un marathon : vous n’aurez pas la médaille d’or après les dix premiers kilomètres. Concurrencer la Chine est aussi nécessaire car il y a un risque de dépendance. La diversification est une question de sécurité énergétique.
La disponibilité de l’électricité met-elle en danger cette industrie nouvelle ? L’acier vert ou les carburants d’aviation durables (SAF) en nécessitent beaucoup.
L’électricité, c’est le futur. Du monde de l’énergie, et bien plus : des transports, du bâtiment, de l’industrie… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la France devrait traiter son nucléaire comme un trésor national. C’est une source d’expertise et d’électricité, mais aussi de prestige. Les deux erreurs de l’Europe ont été sa dépendance au gaz russe et sa volte-face sur le nucléaire. Concernant l’aviation, qui représente moins de 10 % des émissions, c’est l’un des secteurs les plus difficiles à décarboner. Ce que nous pouvons faire, c’est réduire les usages, en limitant les vols court-courriers notamment, augmenter l’efficacité des avions, et enfin accélérer l’usage de biocarburants en diminuant leurs coûts, qui sont très élevés.
Les technologies propres nécessitent aussi d’énormes quantités de matériaux critiques. Peut-on suivre le rythme que vous préconisez ?
En effet, les besoins de métaux critiques, comme le cobalt et le lithium, vont exploser. Mais ces derniers sont un peu mieux répartis sur le globe que le pétrole et le gaz. L’Australie, le Canada, les États-Unis et l’Europe n’y prêtaient jusqu’alors pas assez attention. Mais ces pays se réveillent. Ils favorisent la recherche de métaux sur leur sol, incitent les investisseurs à les extraire et développent des accords commerciaux internationaux. Sécuriser l’approvisionnement reste un défi important, mais il y a de l’espoir. Des entreprises du charbon, en Australie comme aux États-Unis, commencent à ouvrir des mines de matériaux critiques. Elles ne le font pas pour sauver le monde, mais parce qu’elles flairent l’argent.



