Entretien

«Le Chili veut maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur du lithium», explique Nicolás Grau, ministre de l'Economie du pays

A l'occasion d'un déplacement en Europe fin juillet pour tenter d'attirer les investissements étrangers, le ministre chilien de l'Economie, Nicolás Grau, a détaillé à L'Usine Nouvelle les principales ambitions de son pays en matière de minerais stratégiques et d'énergies renouvelables. Premier producteur mondial de cuivre et géant du lithium, le Chili entend aussi devenir le leader de l'hydrogène vert, et compte sur les entreprises européennes pour l'aider à atteindre ses objectifs.

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Nicolas Grau
Le ministre de l'Economie du Chili, Nicolás Grau, explique pourquoi son pays peut selon lui devenir un géant de l'hydrogène vert.

L'Usine Nouvelle - Quel est le poids économique de la France au Chili ?

Nicolás Grau - Cela fait plusieurs siècles que nous travaillons avec la France, au moins depuis le début de notre République [en 1818, ndlr]. Quelque 300 entreprises françaises sont aujourd'hui implantées au Chili et les investissements tricolores s'élèvent à un peu plus d'un milliard d'euros chaque année. Le montant n'est pas très élevé si on le compare à celui d'autres pays européens [les Pays-Bas y ont investi plus de 20 milliards d'euros en 2022 et le Royaume-Uni 16 milliards], mais nous sommes encore loin d'avoir atteint le plein potentiel de notre relation bilatérale. Les perspectives d'investissements français sont très importantes. C'est l'une des raisons de notre visite et des efforts que nous déployons pour renforcer cette relation économique.

En avril, le gouvernement chilien a présenté une nouvelle stratégie nationale pour développer sa filière lithium. Quelles sont vos ambitions ?

Tout d'abord, nous voulons augmenter considérablement notre production. Le Chili est actuellement le deuxième producteur mondial de lithium, mais il possède les plus grandes réserves de la planète. Selon les calculs, elles se situent entre 30 et 40% des réserves mondiales, et il s'agit en outre de lithium extrait de la saumure, ce qui le rend particulièrement intéressant sur le plan financier. Mais parallèlement à cette hausse conséquente de la production, nous voulons réduire son impact sur l'environnement et sa consommation d'eau, afin d'améliorer les relations avec les communautés locales. Cela ne se fera pas d'un coup de baguette magique, mais nous pouvons y parvenir en effectuant une transition technologique. L'une des options qui a été très fortement mise en avant est le passage à l'extraction directe avec réinjection.

Pour répondre à cette double mission, nous pensons que la meilleure façon d'avancer doit prendre la forme d'un partenariat public-privé. C'est pour cela que nous sommes venus en France présenter notre stratégie aux entreprises qui connaissent bien le secteur et qui souhaiteraient travailler avec nous. Au cours d'une réunion organisée avec le Medef, nous avons par exemple mené des discussions très intéressantes à ce sujet avec Eramet et Blue Solutions.

Nous pensons pouvoir devenir le pays qui produira l'hydrogène vert le moins cher de la planète à l'horizon 2030

—  Nicolás Grau

Au-delà de la France, vous cherchez à renforcer vos liens avec l'ensemble de l'Union européenne...

Tout à fait. Le Chili a d'ailleurs signé mi-juillet un accord avec l'Union européenne sur la question du lithium et du cuivre [le pays est également le premier producteur mondial de cuivre]. Pour les pays membres de l'UE, il permettra de faciliter l'accès à ces minerais stratégiques, essentiels notamment à la transition électrique du secteur automobile, et de réduire ainsi la dépendance du continent à l'Asie. De notre côté, il renforcera notre maîtrise de l'ensemble de la chaîne de valeur. Nous souhaitons accentuer l'industrialisation de notre économie, afin de ne plus dépendre uniquement des exportations de matières premières brutes et de créer plus d'emplois qualifiés sur notre territoire.

Par ailleurs, à la fin de cette année, nous signerons probablement la modernisation de l'accord de libre-échange Chili-UE entré en vigueur en 2003. [Cette modernisation devrait mener à la suppression de la quasi-totalité des droits de douanes entre les deux blocs et faciliter les ouvertures de marchés publics chiliens aux entreprises européennes.] Le nouvel accord confirmera l'alliance stratégique, la confiance, et je dirais même l'affection qui relient l'Union européenne et le Chili.

Le Chili a également pour projet de devenir un champion mondial de l'hydrogène vert. Quels sont ses atouts ?

Nous pensons pouvoir produire l'hydrogène vert le moins cher de la planète à l'horizon 2030. C'est un objectif réaliste qui est soutenu par les conditions tout à fait exceptionnelles dont nous disposons au Chili. Dans le nord du pays, nous bénéficions du meilleur rayonnement solaire au monde. Dans le sud, nos éoliennes terrestres enregistrent un vent aussi puissant que celui que certains pays européens retrouvent en mer. Il s'agit de conditions très attrayantes pour l'investissement, car les coûts s'en trouvent réduits.

Afin d'accélérer notre développement dans ce secteur, nous avons lancé un fonds de garantie, financé par des institutions internationales à l'image de la Banque mondiale. Celui-ci est déjà doté d'un milliard de dollars et nous pensons qu'il permettra d'attirer douze milliards de dollars d'investissements privés. Le Chili est le premier pays au monde à recevoir un tel soutien pour sa filière hydrogène, cela prouve que nos projets sont viables et que nous sommes leaders dans ce domaine.

Nous avons déjà ouvert des usines pilotes de production d'hydrogène vert, où nous expérimentons également le captage de carbone. Parmi les nombreux projets en cours de réalisation et sur lesquels les sociétés d'ingénierie avancent et entament leurs processus d'évaluation environnementale. L'un des plus importants est sans conteste celui mené par le français Total Eren, dans la région de Magallanes. [L'entreprise espère démarrer la production en 2027 et vise une capacité annuelle de 0,8 million de tonnes d'hydrogène.]

Le Chili peut faire de la lutte contre la crise climatique le principal moteur de son développement

—  Nicolás Grau

Quels sont les principaux défis que le Chili devra relever pour atteindre son objectif de 70% de consommation d'énergies renouvelables en 2030 ? A quel niveau vous situez-vous aujourd'hui ?

Nous avons quasiment parcouru les deux tiers du chemin. Pour continuer à progresser, nous devons tout d'abord renforcer la construction de lignes de transmission, qui sont essentielles pour raccorder l'énergie verte au réseau. Ensuite, nous allons bientôt lancer un appel d'offres doté de deux milliards de dollars afin de développer des technologies de stockage à grande échelle, pour que l'énergie produite par les panneaux solaires durant le jour puisse être mieux utilisée le soir. Nous effectuons également quelques changements dans notre structure tarifaire afin de mieux gérer les risques associés aux investissements dans ce type d'infrastructure. Enfin, nous prévoyons de faire une croix sur le charbon d'ici à 2040 et avons déjà commencé à fermer plusieurs centrales thermoélectriques. Le Chili est un pays qui peut, de manière réaliste, faire de la lutte contre la crise climatique le principal moteur de son développement.

Outre l'énergie, le Chili est aussi le premier producteur de fruits frais de l'hémisphère sud. Comment comptez-vous conserver votre avance dans ce secteur ?

Les différents accords commerciaux conclus par le Chili, notamment celui avec l'Union européenne, lui ont permis de devenir un pays très important sur la scène agricole mondiale, et surtout très diversifié. Notre savoir-faire s'étend des cerises au vin, pour ne citer que deux exemples parmi nos principales exportations. Pour renforcer notre position dominante, nous devons procéder à certains changements technologiques, notamment au niveau de la chaîne du froid et de la consommation d'eau. Nous devrons également affronter les risques liés au dérèglement climatique, tout en tentant de préserver l'agriculture familiale et paysanne, qui occupe une place majeure dans la culture de notre pays.

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