Le 15 mars, Grain de Sail II a entamé sa première traversée transatlantique en passant l’écluse du port de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) à 12h28. Le navire était à quai depuis fin novembre après un premier voyage de deux mois depuis le chantier Piriou de Hô-Chi-Minh-Ville (Vietnam), via le Canal de Suez. «Je connais bien le navire car je l’ai ramené au moteur depuis le Canal de Suez, témoigne Stéphane, mécanicien qui travaille sur le pont. Il est très facile à manier. Nous sommes tous dans l’aventure et motivés par le transport décarboné. Là, la mécanique s’arrête en sortant du port. Ensuite, j’aiderai pour la voile», ajoute ce marin qui a commencé dans la pêche, il y a 25 ans, avant de devenir mécanicien dans la marine marchande.
Come SITTLER La manutention des palettes qui arrivent sur le pont. Photos : Côme Sittler
Dans le port Malouin, le navire a été maté avec un gréement fabriqué en France avant d’entamer une période de tests. Les mâts viennent ainsi de l’entreprise lorientaise Lorima. Des mesures de vitesse et des essais à différentes allures ont permis de renforcer la précision de la navigation à voile. Il faut dire que le Grail de Sail II a des dimensions exceptionnelles : 52 mètres de long, 10,70 mètres de large et deux mâts de 44 et 48 mètres équipés de winches hydrauliques d’une capacité de 9 tonnes de charge de travail. Pour convoyer jusqu'à 394 palettes EUR (ou 240 palettes US), sa coque en aluminium a été conçue pour une durée de vie de 50 à 100 ans, si elle est bien entretenue.
La Guadeloupe, un futur hub logistique dans les Caraïbes
En cette veille de départ, le chargement des cales du navire se poursuit de bon matin. Les dockers manutentionnent les palettes et les marins s’affairent sur le navire pour les derniers réglages et préparatifs. Dans la cale, il faut baisser la tête et porter un casque pour se déplacer. Les palettes sont stockées avec soin et sont protégées du tangage par des coussins d’air.
Come SITTLER Les palettes sont particulièrement protégées avec des coussins d'air pour éviter les chocs pendant la traversée.
«Pour ce premier voyage, le voilier débarquera la marchandise à New-York et reviendra à Saint-Malo, soit 21 jours quai à quai, précise Jacques Barreau, directeur général de Grain de Sail, entreprise qu’il dirige avec son frère Olivier. Dès juillet prochain, nous voulons ramener 100% de nos besoins en café vert et cacao bio. La marchandise sera acheminée en Guadeloupe qui va devenir notre hub logistique des Caraïbes. Les démarches administratives et douanières y seront réalisées, ce qui permettra de décharger plus vite à Saint Malo.»
Des marins convaincus par le retour au transport à voile
Cette première traversée de Grain de Sail II et de son équipage de huit marins se fera en compagnie d'un clin d'œil à l'univers de Tintin. Gilles Lamiré, qui s’occupera de la partie vélique, se réjouit d’avoir obtenu que l'antenne satellite arbore le fameux champignon d’Hergé dans «L’île mystérieuse». Une marque de fabrique qu’il impose sur tous ses voiliers. «J’embarque car je suis très intéressé par le transport cargo à voile. Nous sommes des pionniers. C’est le premier cargo à voile opérationnel et nous savons que c’est l’avenir, s’enthousiasme ce skipper des courses au large qui a remporté la Transat Jacques Vabres en 2019. Dès que l’on sortira du port, nous n’utiliserons que la voile. Il y a 1500 mètres carrés de voile et un poids total chargé de 650 tonnes. Tout est dimensionné dans le gigantisme.» À en croire le marin, Grain de Sail II aurait même des atouts par rapports aux voiliers de course. «Comparé à la course au large, nous avons de vraies cabines confortables et un vrai cuisinier qui fera de la vraie cuisine», ajoute ce dernier.
Come SITTLER Le skipper Gilles Lamiré va effectuer la première traversée entre Saint-Malo et New-YOrk. Il pose devant le champignon de l'Île mystérieuse (Tintin).
Avec ce nouveau voilier cargo, qui a nécessité un investissement de 10 millions d’euros, la PME Grain de Sail, basée à Morlaix (Finistère) passe dans une autre dimension. En année pleine, il est prévu que le navire effectue cinq rotations à une vitesse de 12 nœuds. Pour ce premier voyage, le chargement comprend le chocolat bio produit en Bretagne dans l’usine de l’entreprise, du vin ou de la maroquinerie.
Sur le pont du Grain de Sail II trônent deux timoneries. Celle qui est située à l’avant permet d’assurer les manœuvres. La charge du gréement est mesurée en permanence sur un écran situé en extérieur. Le voilier-cargo est bien équipé d’un moteur thermique, mais sa consommation durant ces deux mois de mer n’excède pas un mètre cube de fuel. «Il n’est utilisé que pendant deux heures pour sortir du port de Saint-Malo et pendant 5 heures à l’arrivée à New-York», précise Jacques Barreau. Et il faut rappeler que toute la traversée s’effectue avec la force vélique quelles que soient les conditions climatiques.
Énergie hydrogénératrice et panneaux photovoltaïques
Pour la production d’électricité du bord et la climatisation de la marchandise, les panneaux photovoltaïques produisent 5kW d’électricité et une hélice hydro-génératrice produit 10 à 15 kW. Des batteries stockent et restituent l’électricité (100 kW/h). Enfin, un poêle à pellets sert en complément pour le chauffage et l'eau chaude. «Nous avons volontairement choisi des solutions technologiques simples, et faciles à réparer par les marins durant la traversée», explique Jacques Barreau. Mais les équipements proviennent largement de la course au large, comme les mâts, tout l’accastillage et le haubanage. Pour améliorer les performances, le voilier est routé avec les données météo, afin d’éviter une mer plate et les grosses tempêtes.
Come SITTLER Jacques Barreau qui dirige Grain de Sail avec son frère Olivier, milite pour un transport maritime décarboné.
Une société raisonnable et sociale
À terme, les frères Barreau envisagent de faire construire trois nouveaux navires, sistership du dernier. L'objectif est de permettre des rotations tous les quinze jours sur la ligne transatlantique de la compagnie. «Le but, c'est vraiment d’établir des lignes, et de montrer le sérieux de notre commission de transport, Grain de Sail Logistics, poursuit Jacques Barreau. Dès qu’on a assez de contrats, on lance la construction. Sans doute à nouveau au Vietnam.» Les coûts y sont au moins 30 ou 40% inférieurs à ceux des chantiers français. Et ces derniers sont souvent saturés par les commandes militaires.
Come SITTLER Les mâts de Grain de Sail II s'élèvent à de plus de 40 mètres de haut.
Pourtant, Jacques Barreau défend une société plus raisonnable et sociale. «Relocaliser, ce qui est relocalisable, transporter moins et mieux, produire moins et mieux, réparer, recycler et manger bio.» Le salaire de base est 18% plus élevé que le SMIC et les dirigeants touchent trois fois ce revenu, sans aucun versement de dividendes.
Mais la neutralité carbone a un coût. Un navire à voile coûte plus cher, notamment avec les gréements et la solidité accrue de la coque. Si le coût du transport est de 20 à 30% plus cher qu’avec un porte-conteneur, il génère aussi une notable économie de carbone (-90%). Un argument de plus pour le voilier breton qui longe déjà la Chaussée des corsaires, en route vers l'Amérique.



