Lundi 29 mars, l'Ever Given avait commencé à bouger, après deux échecs de renflouage durant le week-end. Le porte-conteneur de l’armateur japonais Shoei Kisen, affrété par le taïwanais Evergreen, était bloqué depuis la nuit du 23 au 24 mars à l’entrée sud du canal de Suez, bloquant déjà le passage de centaines de navires. Si le succès se confirme ce 29 mars, le navire de 400 mètres de long aura échappé au transbordement de ses quelque 20 000 conteneurs. Ensuite, il faudra plusieurs jours pour faire passer environ 400 navires en attente des deux côtés du canal de Suez.
"S’il faut alléger le navire et donc enlever les conteneurs, cela peut prendre plusieurs semaines, craignait Antoine Person, secrétaire général de Louis Dreyfus Armateurs, interrogé par L'Usine Nouvelle le 26 mars. Plus les jours passent, plus une solution simple s’éloigne." L’armateur français n’a aucun navire dans la nasse. Ses vraquiers qui devaient emprunter le canal de Suez seront déroutés vers le cap de Bonne Espérance. "Pour un trajet entre l’Asie et le Nord de l’Europe, cela n’augmente le temps du voyage que de quatre ou cinq jours. Par contre, si le navire doit rejoindre le sud de l’Italie, le temps de parcours peut être rallongé de 15 jours." Le 26 mars, moins d'une quarantaine de vraquiers étaient en attente. La décision de se dérouter n’est pas facile à prendre, tant que l’on ne sait pas combien de temps prendra l’opération pour débloquer l'Ever Given.
Six navires CMA-CGM en attente
Autre armateur français, CMA CGM indiquait - également le 26 mars - "six navires sont actuellement en attente à l'entrée du canal." Il étudie " toutes les alternatives possibles afin de proposer des solutions à ses clients, notamment un reroutage de certains navires via le cap de Bonne Espérance, le déploiement de solutions aériennes à travers CMA CGM Air Cargo, ou encore ferroviaires via la Route de la soie." Mais d'autres navires vont arriver. Deux de ses principaux concurrents, le leader mondial danois Maersk et l'allemand Hapag-Lloyd, ont indiqué dès jeudi 25 mars qu'ils pensaient sérieusement à faire le tour de l’Afrique, soit 9 000 kilomètres supplémentaires.
"C’est un incident sérieux. 12 % du trafic mondial passe par le canal de Suez, soit environ 50 navires par jour, précise Jean-Marc Lacave, délégué général d’Armateurs de France. Il déstabilise les chaînes logistiques. Au passage, on voit comment les économies des pays sont liées au transport maritime. En 2019, 14 000 milliards de dollars de marchandises étaient sur les mers."
Un impact sur les prix du transport
Au niveau des taux de fret, les pétroliers ont doublé leurs prix, mais ils partaient de bas. Il n’y a en revanche pas d’impact sur les vraquiers, selon Louis Dreyfus Armateurs. "Le transport de minerais est moins sensible à ce type d’événement." Sur les conteneurs, dont les taux ont été multipliés par quatre depuis l’été dernier, une nouvelle hausse est à craindre si la situation perdure. "C’est la loi de l’offre et de la demande", affirme-t-on chez Armateurs de France, qui s’oppose néanmoins à la proposition russe de développer la route maritime du nord entre l’Asie et l’Europe - en passant par l’Arctique - pour "des raisons écologiques".
La crainte des escales supprimées
"C’est une belle allégorie de la situation actuelle et des difficultés que nous rencontrons, analyse Camille Contamine, déléguée aux affaires maritimes chez TLF, organisation professionnelle du transport et de la logistique. Nous avons des déséquilibres maritimes depuis le mois d’octobre. Les chargeurs ont alerté les pouvoir publics. Les prix du transport maritime sont tellement élevés que l’aérien devient concurrentiel."
Pour cette organisation professionnelle, l’histoire de l’Ever Given pourrait être une bonne chose si elle permettait de faire comprendre aux ministères que la situation du transport maritime met en danger la santé des entreprises françaises, alors que les ports américains, britanniques et Rotterdam sont congestionnés. "Les ports doivent se mettre en ordre de bataille pour évacuer les conteneurs. Les ports français doivent en profiter pour montrer qu’ils sont forts, car le risque, avec l’allongement des trajets et les retards, est que les navires sautent des escales, notamment françaises", s’inquiète Camille Contamine.



