C'est la patate chaude à juste titre. Déjà troisième produit agricole le plus consommé au monde, derrière le riz et le blé, la pomme de terre ne devrait pas s’arrêter là : «alors que 380 millions de tonnes (Mt) ont été produites en 2021, 750 Mt pourraient l’être en 2030», écrit Diane Mordacq, chargée de recherche au Club Déméter dans le dernier rapport de ce dernier. Porté par le groupe de réflexion Iris, il propose chaque année une compilation de réflexions et d’analyses autour des problématiques alimentaires mondiales.
«J’ai voulu savoir si la pomme de terre pouvait rester une valeur sûre de l’alimentation, a indiqué l’auteure lors de la conférence de presse de présentation du rapport mi-février. Nous assistons à une bascule de la consommation de pommes de terre fraiches vers des pommes de terre de plus en plus transformées par l’industrie. La demande mondiale est croissante, alors que la Chine et l’Inde assurent 40% de la production. Pourtant, il y a deux dynamiques de production très différentes au sein des grands pays producteurs : la moitié voit leurs rendements progresser, l’autre diminuer.»
La production de pommes de terre a augmenté de 40% en 60 ans
Diane Mordacq s'interroge sur les conséquences de cette nouvelle configuration et la place de la France dans ce nouvel équilibre. L’auteure questionne la durabilité des modes de production et de consommation du tubercule. «En soixante ans, la pomme de terre a donc connu une augmentation de sa production de 40%, un chiffre important, mais qui reste tout de même faible comparativement aux autres cultures agricoles de base comme le blé (250%) et le riz (270%)», retrace-t-elle. Contrairement aux deux céréales, la pomme de terre demeure assez peu échangée en raison des difficultés à la transporter : seuls 4% de la récolte mondiale traversent les frontières. Les échanges, en vue notamment de sa transformation, sont très régionalisés.
Une situation particulièrement vraie en Europe. «Depuis 2006, la France est le premier exportateur mondial de pommes de terre fraîches (…) les exportations françaises sont dirigées à 90% vers le continent européen, dont un quart vers l’Espagne, principalement pour le marché du frais, et un autre quart vers la Belgique, principalement pour l’industrie», note Diane Mordacq. La situation est bien différente en revanche pour les produits transformés, notamment surgelés.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
«Depuis les années 2010, la Belgique a pris la tête du classement des exportations de ces produits, détrônant les Pays-Bas. La Belgique représente aujourd’hui 30% des exportations mondiales de produits surgelés, les Pays-Bas 20%, le Canada 13%, les États-Unis 12% et l’Allemagne 4%. Concernant les principaux importateurs de produits surgelés à travers le monde, les États-Unis représentent 14%, la France 7%, le Royaume-Uni 6%, le Brésil 4% et le Japon 4%», écrit-elle.
De plus en plus de sites de transformation en France
Cet équilibre pourrait être bouleversé dans les prochaines années, alors que la consommation mondiale s’oriente de moins en moins vers des pommes de terre fraiches, et de plus en plus vers ses déclinaisons industrielles, chips et frites en premier lieu – ce qui ne manque pas de poser des questions sur la durabilité d’une telle bascule pour la santé des populations. Diane Mordacq rappelle que l’explosion de la restauration rapide, un secteur qui semble encore avoir de belles réserves de croissance au niveau mondial, n’y est pas étrangère, le «plat + frites» ayant toujours plus d’adeptes.
L’outil industriel français se dope pour accompagner cette évolution. Le breton Altho, 45% du marché national de la chips grâce à Brets et sa production sous marque distributeur investit 100 millions d’euros pour une nouvelle usine en service d’ici 2025. Les industriels belges eux passent de plus en plus la frontière : Clarebout a lancé fin 2023 la production de son usine sortie de terre à Dunkerque, Agristo et Ecofrost ont des projets dans les tuyaux. «Avec la réalisation de ces trois projets, près de 1,2 Mt supplémentaires de pommes de terre par an seront transformées en France d’ici 2027», note l’auteure. En filigrane, un véritable «chips act» pour la reconquête de la valeur ajoutée.
Un défi toutefois sur la route des transformateurs, notamment européens. La pomme de terre, dont les rendements plafonnent – voire déclinent dans certains bassins – est particulièrement sensible au changement climatique. Des entreprises comme McCain annoncent prendre le problème à bras le corps pour pérenniser sa culture avec le déploiement en France d’un programme d’agriculture régénératrice. Reste que la culture abime les sols et les appauvri en azote. Le défi de la durabilité commence ici.



