395 suffrages en sa faveur, sur 736 députés allemands. Le social-démocrate Olaf Scholz a été élu chancelier mercredi 8 décembre par le Bundestag, grâce à une coalition inédite regroupant socio-démocrates, écologistes et libéraux. Attendu le 10 décembre en visite officielle à l’Elysée, le nouveau chancelier allemand échangera avec son homologue français sur de nombreux dossiers brûlants : plan de relance européen, ambitions climatiques… et défense européenne, chère à Emmanuel Macron et symbolisée par quelques projets d’envergure. La France élabore avec l’Allemagne et l’Espagne le SCAF, un projet mêlant nouvel avion de combat, drones armés et interconnexion de ces systèmes d’ici 2040. Paris et Berlin développent aussi pour la même date un projet de char de combat commun, le MGCS.
Nulle part au sein du contrat de coalition signé entre les trois partis allemands, qui fait figure de Bible pour les quatre années à venir, n’est toutefois fait mention de ces programmes européens d’armement. Si l’idée d’une “coopération renforcée” entre l’UE et l’OTAN est bien présente, le terme “défense européenne” fait également défaut ; les partenaires promeuvent en revanche “une politique offensive de désarmement” et “une politique restrictive en matière d’exportations d’armes”. Suffisamment restrictive pour entraver la France dans ses propres échanges, voire pour stopper net les projets d’armement en commun ?
Le SCAF en bonne voie, le MGCS encalminé
Concernant le SCAF, “l’avion du futur” devrait bien déployer ses ailes. «Très honnêtement, le projet est trop avancé, soutient Paul Maurice, chercheur au comité d’études des relations franco-allemandes à l’IFRI. Il a déjà fait l’objet d’un vote lors de la dernière législature allemande sur son budget, et personne ne s’y est opposé frontalement.»1,3 milliard d’euros ont été accordés au SCAF par la commission des Finances du Bundestag en juin dernier, les trois milliards restant devant être accordés une fois le contrat signé.
Si problème il y a, il porte plutôt sur les relations entre ses chefs de file industriels, le français Dassault et l’européen Airbus : le directeur général de Dassault, Eric Trappier, soulignait encore ce 8 décembre sur BFM Business le risque de “duplication” et demandait “un vrai maître d’œuvre” pour le projet, que Dassault voudrait assumer seul, en prenant l’exemple du Rafale. «Il y a toujours des tensions et des appréhensions des industriels dans ces domaines stratégiques, sur les questions de budget, de technologie», confirme Paul Maurice.
Le projet de char de combat du futur connaît davantage de difficultés. Devant remplacer à terme le Leopard 2 de la Bundeswehr et le Leclerc de l’armée française, le projet avait été partagé à parts égales entre le français Nexter Systems et l’allemand Krauss-Maffei Wegmann. Mais la participation de l’autre groupe allemand Rheinmetall, imposée par Berlin, a forcé les partenaires à reprendre les négociations pour trouver un nouvel équilibre. Le programme est ainsi toujours bloqué à la phase d’étude de définition de l’architecture du système «au moins jusqu’à l’été 2022», d’après le site spécialisé opex360. «La politique allemande a toujours été d’imposer de coopérer aux industriels qui se faisaient concurrence, explique Jean-Pierre Maulny, directeur général de l’IRIS. Rheinmetall se sentait écarté du MGCS et a fait du lobbying pour y entrer.»
L'Otan, une organisation incontournable pour l'Allemagne
Deux autres projets d’armement franco-allemands se trouvent toujours dans les limbes : le programme MAWS, chargé de remplacer les Atlantique 2 de la Marine française et les P-3C Orion de la Marine allemande, et la modernisation de l’hélicoptère d’attaque Tigre, un projet franco-allemand élaboré par Airbus. Seulement, dans les deux cas, Berlin s’est décidé ou serait en passe de trancher en faveur des Américains. Le pays a opté pour cinq avions de patrouille P-8A Poseidon en remplacement de ses Orion, et Boeing a confirmé avoir reçu une demande d’information du gouvernement allemand à propos de ses hélicoptères Apache, en remplacement des Tigre, rapporte opex360.
«Pour l’Allemagne, l’Otan reste le cadre global de sécurité. Il est plus facile pour eux de s’en remettre au parapluie américain qu’à leur propre stratégie», détaille Paul Maurice, qui rappelle que le matériel de l’armée allemande est déjà aligné sur celui des Etats-Unis. «Ils doivent donner des gages aux Américains», ajoute Jean-Pierre Maulny, pour qui la vétusté des P-3C Orion explique aussi le choix des Allemands de les remplacer rapidement. Washington rappelle régulièrement à Berlin que, selon l’objectif fixé par l’Otan, le pays doit consacrer 2% de son PIB à ses dépenses militaires, contre 1,57% aujourd’hui. Plus récemment, les deux capitales se sont également affrontées autour du gazoduc Nord Stream 2, voulu par l’Allemagne et la Russie mais décrié par les Etats-Unis et l’Ukraine.
Une volonté de contrôler les exportations d'armes... avec des exceptions
Le contrat de coalition recèle enfin une petite phrase qui pourrait donner des sueurs froides aux industriels français : «Nous défendons une loi nationale sur le contrôle des exportations d’armes.» Or, Paris et Berlin ont déjà eu maille à partir sur le sujet : en avril 2019, Airbus avait annoncé des pertes de 190 millions d’euros suite à l’embargo décidé par l’Allemagne sur toutes les exportations d’armes utilisant des composants allemands à destination de l’Arabie Saoudite. Cette annonce faisait suite à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à l’ambassade du royaume en Turquie, vraisemblablement ordonnée par le régime saoudien. Un accord avait finalement été trouvé en octobre 2019 entre les deux capitales. Berlin ne mettrait pas son veto aux exportations contenant moins de 20% de composants allemands - accord dont sont exclus le SCAF et le MGCS, où les composants allemands sont bien plus nombreux, précise un rapport de l'IRIS.
Mais les sociaux-démocrates, écologistes et libéraux vont plus loin : “Notre objectif est de solidifier la position commune de l’UE, avec ses huit critères”, écrivent-ils dans le contrat de coalition. Cette position commune a été définie en 2008 par le Conseil de l’Union européenne et établit huit critères auxquels les exportations d’armes des Etats membres doivent répondre, comme le respect des engagements internationaux par le pays destinataire ou son respect des droits de l’Homme. Aujourd’hui, celle-ci est sujette à l’interprétation des Européens : «Tous les Etats membres n’ont pas la même appréciation des critères, et ce sont les services de renseignement sur le terrain qui apprécient si la vente contrevient à la position commune», décrit Jean-Pierre Maulny.
«Ce qui n’est pas clair, poursuit-il, c’est de savoir si la coalition va reprendre la proposition des Verts au Parlement européen : transformer la position commune européenne en matière d’armement en règlement européen», ce qui ouvrirait la voie en cas de manquement au dépôt de recours devant la Cour de justice de l'Union européenne. Le contrat allemand prévoit néanmoins des exceptions pour «des cas individuels dûment justifiés». «Les Verts ont avancé l’idée que des exports défensifs vers les zones de guerre étaient possibles», complète Paul Meurice. Ce qui, là encore, laisse la porte ouverte aux interprétations.



