La défense, pomme de discorde franco-allemande ? Ces derniers mois, l’Allemagne a donné l’impression de torpiller le Système de combat aérien du futur (Scaf), à trop vouloir défendre ses propres intérêts. Si un accord entre les industriels a bien vu le jour en avril, les tensions très médiatisées entre les deux pays témoignent de leur difficulté à s’entendre en la matière. « Elles sont dues à de profondes différences à tous les niveaux : culturel, hiérarchique, opérationnel… », analyse Detlef Puhl, ancien conseiller spécial auprès du secrétaire général adjoint de l’Otan.
La ministre allemande de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, a listé en avril quelques-unes de ces spécificités lors d’une conférence organisée à Paris par l’Institut français des relations internationales (Ifri). « Les deux pays évoluent dans des contextes historiques différents qui ont modelé leurs stratégies militaires, a-t-elle résumé. Les raisons sont évidentes : la France est une puissance nucléaire, l’Allemagne ne veut pas le devenir. » Et de souligner que la France, en tant que membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, dispose d’un droit de veto, pas l’Allemagne. « La France, grâce à la francophonie, s’inscrit dans une perspective ouverte sur le monde qui nous a toujours manqué », relevait encore la ministre…
Cause racine du rapport complexe de l’Allemagne à sa défense : le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale. « Cela reste un sujet controversé quand il s’agit de prendre position sur des questions géopolitiques dans le contexte stratégique d’aujourd’hui. Les partis politiques préfèrent s’en tenir aux grands principes, en évitant d’aller au fond des choses », confie Detlef Puhl. Soixante-dix ans après l’armistice, l’Allemagne se retrouve tiraillée entre cette réserve et sa participation au nouvel ordre mondial.
Si l’opinion reste attachée à la tradition pacifiste, le pays est poussé par la scène internationale à assumer plus de responsabilités sur les théâtres extérieurs. Mais son armée, la Bundeswehr, manque d’expérience, comme elle l’a constaté à ses dépens lors de son intervention en Afghanistan, où près de 60 soldats ont été tués depuis 2002. Un drame qui s’explique notamment par l’inadéquation de son matériel. Davantage tournée vers la défense de territoire, l’Allemagne privilégie des équipements d’interception, plus lourds et moins agiles que ceux de la force de projection française.
Deux approches différentes
Une différence de cahier des charges qui explique l’une des difficultés du programme Scaf. La France souhaite que le Next generation fighter (NGF), au cœur du Scaf, soit un avion polyvalent pour remplacer le Rafale à partir de 2040, capable de se poser sur un porte-avions. Il devra en outre lui permettre de continuer à remplir ses missions nucléaires au profit de l’Otan, avec le transport des bombes à gravité B61. L’Allemagne, quant à elle, envisage ce nouvel avion en complément des F-18 qu’elle a commandés à Boeing, pour un strict usage défensif. Sa politique d’exportations d’armes, difficile à décoder pour les Français, est révélatrice des différences d’approches entre les deux pays.
La question des exportations d’armements est souvent traitée en Allemagne comme un sujet de politique intérieure. Mais elle a des conséquences lourdes pour notre coopération de défense bilatérale et pour la construction de la souveraineté européenne.
— Anne-Marie Descôtes, ambassadrice à Berlin
« Face à ce sujet délicat, les décideurs usent de formulations pour faire comprendre que l’on ne ferme pas la porte, tout en se disant restrictif », décrypte Detlef Puhl. En 2019, après la décision de geler les ventes vers l’Arabie saoudite en réponse au meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, la France, par la voix de son ambassadrice à Berlin, a critiqué la ligne « imprévisible » du gouvernement d’Angela Merkel. « La question des exportations d’armements est souvent traitée en Allemagne avant tout comme un sujet de politique intérieure, susceptible de changer au gré de l’actualité, a écrit Anne-Marie Descôtes dans une tribune. Mais elle a des conséquences lourdes pour notre coopération de défense bilatérale et pour la construction de la souveraineté européenne. »
Désormais, les contrats sont encadrés par le traité d’Aix-la-Chapelle. Que dit ce document ? Qu’aucune des parties contractantes ne s’opposera à un transfert ou à une exportation, sauf de façon exceptionnelle en cas d’atteinte à ses intérêts directs ou à sa sécurité nationale. « Nous étions au départ critiques face à cette disposition, mais sommes satisfaits de ce droit de veto qui laisse une marge de manœuvre », souligne Tobias Lindner, le porte-parole du groupe parlementaire des Verts sur les questions de sécurité. Reste à savoir ce que la notion d’atteinte à la sécurité nationale recouvre concrètement. La position semble loin d’être tranchée outre-Rhin…
Une armée « parlementaire »
Il faut dire que la politique de défense allemande dépend d’une composante inconnue en France : le contrôle parlementaire. « Tous les mandats d’intervention extérieure et les budgets d’équipement supérieurs à 25 millions d’euros – ce qui est très peu – doivent être validés par le Parlement », rappelle Detlef Puhl. Un garde-fou destiné à s’assurer que l’armée ne sort pas du cadre démocratique. « En raison du temps nécessaire aux débats, il n’est pas toujours facile de tenir le calendrier face à l’impatience de nos alliés », a concédé Annegret Kramp-Karrenbauer.
De plus, le résultat du vote dépend des forces en présence au Bundestag. Si les chrétiens-démocrates restent attachés à une ligne plutôt volontariste et atlantiste, les sociaux-démocrates connaissent des tensions entre partisans de la realpolitik et du pacifisme. Et contrairement à la gauche de Die Linke, les Verts ne s’opposent pas aux exportations d’armes, mais les limitent aux membres de l’Otan et à l’Union européenne. « Les dossiers militaires doivent donc être montés en tenant compte de toutes les forces en présence pour avoir le plus de chance d’être acceptés par le Parlement », reconnaît une source allemande.
Rivalités industrielles
C’est d’ailleurs ce qui pourrait en partie expliquer l’insistance du pays sur les retombées industrielles des projets, qui cristallisent les rivalités entre les deux partenaires. « Si l’Allemagne renonce à son propre démonstrateur, le Scaf deviendra un projet de politique industrielle principalement pour la France, financé en grande partie par l’Allemagne », ont fait savoir le syndicat IG Metall et le comité d’entreprise d’Airbus, qui veulent préserver les sites, les emplois et les compétences acquis avec l’Eurofighter. Parmi les autres arguments, le chef d’état-major de l’armée de l’Air allemande Ingo Gerhartz avance le besoin de « transparence dans les développements techniques » pour ne pas se retrouver face à une « boîte noire ».
« Il ne faut pas non plus oublier que le Parlement rend des comptes, suggère pour sa part la source allemande. Il faut montrer aux contribuables et aux électeurs que l’argent est bien utilisé. Or, autant un prototype d’avion est concret, autant un “système des systèmes” ou un “cloud de combat” [deux piliers qui pourraient être développés en Allemagne grâce au leadership d’Airbus, ndlr] est beaucoup moins parlant pour le grand public. »
Les disparités franco-allemandes se retrouvent jusqu’au niveau opérationnel. Alors qu’en France, État et complexe militaro-industriel sont très liés, de l’autre côté de la frontière, ce lien est beaucoup moins fort. « Là où les Français voient un domaine stratégique du fait de leur autonomie, les Allemands voient un secteur industriel comme un autre, au même titre que la chimie ou l’automobile… », rappelle Tobias Lindner. Considérés comme tels, les grands projets d’armement sont souvent découpés en sous-projets pour lesquels on fait jouer la concurrence afin de trouver le meilleur rapport qualité prix. « Les responsables allemands ne sont pas habitués à négocier face à des acteurs très centralisés, comme peut l’être la Direction générale de l’armement », précise Detlef Puhl. Quand la France peut se permettre de trancher dans le vif, l’Allemagne doit se frotter l’art subtil du compromis.
Les six poids lourds de la défense allemande
Airbus

© Airbus
- Chiffre d’affaires 49,9 milliards d’euros
- Effectif 131 349 (dont 45 000 en Allemagne)
- Domaine Aéronautique
- Représentant l’Allemagne et l’Espagne dans le programme Scaf, Airbus est le plus important industriel de la défense outre-Rhin. En pleine réduction de l’effectif de sa division Defence and Space, qui représente 21 % de son chiffre d’affaires, le groupe a signé à la fin 2020 une commande de 5,5 milliards d’euros auprès de la Luftwaffe portant sur 38 Eurofighter Typhoon livrés entre 2025 et 2030.
Krauss-Maffei Wegmann (KMW)
- Chiffre d’affaires 1,3 milliard d’euros
- Effectif 4 000
- Domaine Terrestre
- KMW est partenaire du français Nexter dans le programme MGCS de char du futur dans le cadre de la société franco-allemande KNDS (KMW+Nexter Defense Systems) créée en 2015. Issue du monde ferroviaire, la société s’est spécialisée dans le militaire terrestre, avec ses véhicules blindés de transport de troupes Puma, ses chars de combat Leopard et ses véhicules tout-terrain Mungo, GFF4 et Boxer.
MTU Aero Engines

© D.R.
- Chiffre d’affaires 3,9 milliards d’euros
- Effectif 10 313
- Domaine Moteurs
- Au-delà du programme Scaf, le motoriste munichois est un concurrent et partenaire bien connu du français Safran, avec lequel il a développé plusieurs moteurs pour des appareils ces deux dernières décennies : le Transall, l’hélicoptère Tigre, l’Alphajet et, dernièrement, l’A 400M. Réalisant 12 % de ses ventes dans le domaine militaire, MTU équipe également l’Eurofighter d’Airbus et le Tornado.
Rheinmetall
- Chiffre d’affaires 5,8 milliards d’euros
- Effectif 25 400
- Domaine Terrestre
- Rheinmetall, qui possède une activité défense et une autre automobile, est le dernier venu dans le projet de char MGCS et s’est imposé aux côtés du consortium KNDS. Il partagera avec Nexter et KMW les neuf lots de l’étude d’architecture du char du futur. Spécialiste des engins blindés, l’allemand a présenté mi-2020 un char équipé d’un canon de 130 mm.
ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS)

© TKMS
- Chiffre d’affaires 1,8 milliard d’euro
- Effectif 6 000
- Domaine Marine
- La filiale de l’aciériste ThyssenKrupp est le concurrent direct du français Naval Group, avec lequel il se livre à une guerre fratricide. Si l’industriel connaît des déboires dans les bâtiments de surface, la branche sous-marins a signé ces dernières années plusieurs contrats phares, avec l’Égypte (type 209/1400 mod), Singapour (type 218SG), Israël (Dolphin AIP) et la Norvège.
Hensoldt

© Hensoldt
- Chiffre d’affaires 1,2 milliard d’euros
- Effectif 4 500
- Domaine Électronique de défense et de sécurité
- Ancienne filiale d’Airbus spécialisée dans les radars et les systèmes de surveillance, Hensoldt fait partie du consortium de constructeurs Future combat mission system (FCMS), chargé du pilier « capteurs » du Scaf. En avril 2021, l’italien Leonardo est entré au capital de l’entreprise, aux côtés de la banque publique allemande KfW.



