Un navire turc d’exploration pétrolière avance dans la Méditerranée. Il est escorté par plusieurs bâtiments de guerre, dans des eaux que se disputent la Grèce et la Turquie. Cette manoeuvre fait l’effet d’un séisme sur la scène diplomatique européenne. Le gouvernement turc a lui-même partagé des images de l’événement sur les réseaux sociaux. Mercredi 12 août, en soutien à la Grèce, la France a décidé de renforcer temporairement sa présence militaire dans cette région riche en hydrocarbures.
Deux Rafale et deux navires déployés
“Les décisions unilatérales de la Turquie en matière d’exploration pétrolière provoquent des tensions. Celles-ci doivent cesser pour permettre un dialogue apaisé entre pays voisins et alliés au sein de l’OTAN”, a condamné le président français Emmanuel Macron. Dans la foulée, la France a annoncé le déploiement de deux avions Rafale, du porte-hélicoptères amphibie Tonnerre et de la frégate Lafayette.
“Cette présence militaire a pour but de renforcer l’appréciation autonome de la situation et d’affirmer l’attachement de la France à la libre circulation, à la sécurité de la navigation maritime en Méditerranée et au respect du droit international”, justifie le ministère des Armées français. Le problème : en Méditerranée orientale, le droit international ne fait pas vraiment consensus. Surtout en ce qui concerne la division des eaux territoriales où les États peuvent, dans leur bon droit, explorer et exploiter des ressources naturelles.

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Ministère turc de l'Énergie et des Ressources naturelles / Twitter (L'escorte turque autour du navire d'exploration pétrolière a été déployé le 10 août. Crédit : Ministère turc de l'Énergie et des Ressources naturelles / Twitter)
Un trésor de ressources gazières disputé
Depuis quelques années, les découvertes se multiplient dans la région. On estime que le sous-sol marin pourrait abriter ici 3 500 milliards de mètres cubes de ressources gazières. Un trésor semblable à celui situé au large de la Norvège. Malgré les menaces de la Turquie, les groupes pétroliers s’intéressent de près à ces concessions. En septembre 2019, aux côté de l’entreprise italienne Eni, Total avait remporté un appel d’offres pour une licence d’exploitation au large de Chypre.
La Turquie et l’Union européenne s’opposent régulièrement sur la gestion de ces gisements. En juin 2019, le Conseil européen avait dénoncé des “activités de forage illégales” de la Turquie. Quelques mois plus tôt, le président turc Recep Tayyip Erdogan qualifiait les groupes pétroliers étrangers de “bandits des mers”. “Il a très envie d’affirmer la Turquie comme la grande puissance de la Méditerranée orientale, observe Joëlle Dalègre, maîtresse de conférence à l'Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), interrogée par L’Usine Nouvelle. Dans son pays et auprès des autres pays musulmans, il se fait une gloire d’être celui qui peut se permettre de tenir tête à l’Union européenne.”
TPIC (Le navire d'exploration pétrolière turc est opéré par l'entreprise publique Turkish Petroleum. Crédit : TPIC)
Casse-tête géopolitique
L’Oruc Reis, le navire de recherche protégé par l’armée turque, s’est aventuré dans une zone économique exclusive (ZEE) revendiquée par la Grèce. Depuis 1982, en vertu d’une convention des Nations unies sur le droit de la mer, les États peuvent exercer des droits souverains sur les ressources de leur ZEE. Mais la Turquie n’a jamais signé cette convention (de la même manière que les États-Unis).
La carte des eaux territoriales en Méditerranée orientale (voir ci-dessous) ressemble à un puzzle incohérent : les traités se multiplient entre pays alliés tandis que d’autres appliquent unilatéralement leur propre définition. La situation à Chypre depuis 1974 cristallise bien ce casse-tête géopolitique. “Chypre s’est mis d’accord sur la définition des eaux avec l’Égypte, le Liban, Israël et tous les États du secteur... Sauf la Turquie, puisque l’armée turque occupe toujours le tiers nord de l’île de Chypre. Elle a aidé les Chypriotes à créer une République turque de Chypre du Nord (RTCN) qui n’est reconnue par personne sauf par la Turquie. Et la Turquie refuse de discuter d’eaux territoriales avec Chypre en décidant qu’elle n’est pas représentative”, détaille Joëlle Dalègre.
FMES (Cette carte représente les projets gaziers et les revendications d'eaux territoriales en Méditerranée orientale. Crédit : Fondation méditerranéenne d'études stratégiques)
Quel rôle pour la France ?
Dans ce climat diplomatique tendu, Recep Tayyip Erdogan devait s’entretenir le 13 août avec le président du Conseil européen Charles Michel et la chancelière allemande Angela Merkel. Mais selon l’experte de la Turquie, Joëlle Dalègre, les dirigeants européens risquent d'avoir du mal à faire pression sur la Turquie. “J’ai l’impression qu’Emmanuel Macron a très envie de s’affirmer sur le plan international. Je ne sais pas si cela dépassera le stade des paroles. Que pourrions-nous faire d’autre ?”, interroge-t-elle.
“Ce n’est pas uniquement une affaire politique”, insiste la chercheuse. La Turquie a prouvé qu’elle pouvait compromettre l’activité des groupes pétroliers lorsqu’elle a bloqué en février 2018 l’arrivée d’un navire de forage d’Eni sous prétexte de manoeuvres militaires. Dans un document de juin 2019, la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES) évoquait l’hypothèse d’une présence française renforcée en Chypre, notamment pour protéger les activités des industriels de l’Hexagone. “L’installation d’une base navale à Mari n’est désormais plus un sujet tabou, surtout si les tensions avec la Turquie perdurent et si Total confirme sa volonté d’exploiter commercialement ses concessions”, peut-on lire dans le document. Les auteurs expriment malgré tout une réserve : “La présence permanente de bateaux de la Marine nationale devrait, dans un premier temps dissuader la Marine turque d’adopter une attitude agressive envers les navires arborant le pavillon national, ou comprenant un équipage intégrant des marins français. Mais jusqu’à quand ?”



