L'objectif n’a pas changé : être en mesure de fabriquer à l’échelle commerciale 20 biomédicaments d’ici à 2030. Mais depuis l’annonce de ces ambitions présidentielles fin 2021, la France n’en produit toujours que 8, contre environ 70 en Allemagne, et reste dépendante à 95 % des importations. Encore très loin du rôle de leader européen qu’elle vise. En Europe, 690 biomédicaments sont commercialisés. Ce vaste ensemble regroupe les produits biologiques, allant des vaccins aux anticorps et protéines recombinants, jusqu’aux thérapies génique et cellulaire. Soit des traitements de pointe capables de stopper, voire de guérir, certaines pathologies graves (oncologie, immunologie, maladies dégénératives ou infectieuses).
Les biomédicaments représentent un enjeu financier colossal. Certains traitements atteignent parfois des prix dépassant 1 million d’euros par dose, d’où l’importance stratégique de ne pas rater le créneau. Sur la dimension scientifique, la France n’a pas à rougir, avec plus de 800 sociétés de biotechnologies actives sur son territoire. Toute la question est de parvenir à conserver le développement, et surtout à industrialiser la production. Dans son discours d’ouverture du congrès Bioproduction le 3 avril, Roland Lescure, le ministre délégué chargé de l’Industrie et de l’Énergie, a d’ailleurs insisté sur le fait qu’il était «primordial que les biothérapies développées sur notre sol soient produites sur notre sol».
Une cinquantaine de sites de production en France
Au début de l’année, un point d’étape du volet biothérapies et bioproduction du plan Santé 2030 soulignait la seconde place obtenue par la France en termes de nombre de biomédicaments en développement en Europe. Sur un total de 2886, l’Hexagone en dénombre 584, derrière le Royaume-Uni (885), mais désormais devant l’Allemagne (540). En parallèle, sur 800 millions d’euros de financements publics prévus pour soutenir cette accélération, 338 millions ont déjà été injectés pour accompagner 86 projets dans la R&D, le développement des procédés ou encore l’industrialisation.
La filière est très morcelée, avec des acteurs de petite à moyenne dimension et des capacités qui doivent être renforcées.
— Franck Mouthon, Président de France Biotech
Sur ce dernier thème, la France a enregistré une progression du réseau productif, passé en trois ans d’une trentaine à une cinquantaine de sites. Deux grandes catégories composent ce réseau : les producteurs en propre, comme Sanofi et Novartis, et les CDMO (pour Contract development manufacturing organisations), ces acteurs qui produisent et développent pour le compte de tiers. Ces derniers sont cruciaux, car ils offrent un relais industriel pour les biotechs dépourvues de capacités de production et pour les laboratoires s’appuyant sur la sous-traitance, qu’il s’agisse de produire les lots cliniques destinés au développement ou des lots commerciaux qui nécessitent des capacités plus conséquentes.
Pour accompagner la structuration et la croissance du secteur de la bioproduction, a été fondée fin 2022 l’association France Biolead, qui fédère acteurs publics et privés. Laurent Lafferrère, son directeur général, considère les capacités de CDMO suffisantes : «Remplissons-les à 100% et on verra ensuite s’il faut en créer de nouvelles. Il y a trois ans, les rapports pointaient un manque de capacités en France et dans le monde, mais avec le ralentissement du financement des biotechs ces deux dernières années, nous sommes passés en surcapacités. Ce sont des cycles.» Il se félicite du fait qu’«en nombre de sites, la France soit devant ses voisins européens», tempérant toutefois son propos : «Ce sont des CDMO jeunes, plutôt des PME, avec un faible ancrage international comparé aux autres acteurs européens.» Donc moins capables d’attirer des productions internationales. Or c’est aussi un enjeu essentiel à la fois pour l’accès aux médicaments innovants et pour la valeur de telles productions.
Franck Mouthon, le président de France Biotech, décrit «une filière très morcelée, avec des acteurs de petite à moyenne dimension et des capacités qui doivent être renforcées, notamment pour atteindre la phase de commercialisation». Le Leem, le syndicat professionnel des entreprises du médicament, se félicite d’un réseau industriel offrant une grande diversité, capable d’intervenir sur tous les domaines de la bioproduction. Mais Pascal Le Guyader, son directeur général adjoint, précise que «cette offre plurielle est répartie entre beaucoup de petits acteurs, avec de petits volumes, alors que dans d’autres pays, comme la Suisse et la Belgique, on trouve des acteurs plus concentrés, avec de gros volumes».
Cinq bioclusters pour faire émerger des champions
Cette idée de manque de grands champions sur le territoire revient en boucle. Peu de CDMO en France en ont le profil et l’équilibre est encore fragile. Deux exemples sont emblématiques. Fondé par l’AFM-Téléthon et Bpifrance en 2016 et repris en 2021 par le groupe sud-coréen SK, le spécialiste des thérapies géniques Yposkesi continue d’étendre ses capacités dans l’Essonne. Également dans l’Essonne, CellForCure se redécouvre un avenir. Fondé par le LFB en 2013 pour de la sous-traitance, il a été cédé à Novartis en 2019 et recentré sur les besoins internes du laboratoire suisse, qui a jeté l’éponge l’an passé. CellForCure a été sauvé par Seqens, spécialiste des principes actifs et intermédiaires chimiques, qui se lance ainsi dans la bioproduction et repositionne le site en CDMO pour thérapies cellulaire et génique.
Constituer des champions passera probablement par la constitution de véritables clusters, alors que les acteurs sont aujourd’hui disséminés sur le territoire. En 2023, cinq bioclusters ont été constitués, en génétique (Essonne), en oncologie (Val-de-Marne), en infectiologie à Lyon (Rhône), en immunologie à Marseille (Bouches-du-Rhône) et en neurologie à Paris.
Rodolphe Gobe, l’un des associés du cabinet AEC Partners, qui publie des études sur la bioproduction, souligne que les États-Unis, qui dominent le secteur, «ont constitué deux énormes clusters, à Boston et à San Francisco. En France, nous peinons toujours à en créer un. C’est dû à une volonté de répartition afin de ne pas privilégier une région ou une autre. Hormis la Belgique et l’Irlande, les autres pays européens rencontrent aussi cette difficulté». Or les clusters permettent de concentrer investissements et compétences, facilitant le passage à l’échelle industrielle ainsi que l’attractivité à l’international. Des éléments qui manquent encore à la bioproduction en France. #



