Entretien

«La décarbonation est une course contre la montre», prévient Benoit Bazin, directeur général de Saint-Gobain

Le directeur général de Saint-Gobain Benoit Bazin milite pour des investissements massifs dans la rénovation énergétique et une Europe davantage protectrice de son industrie.

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Benoit Bazin, dans la tour Saint-Gobain à la Défense, le 10 octobre 2023.

L'Usine Nouvelle - Quelles sont vos perspectives cette année ?

Benoit Bazin - Saint-Gobain a démontré une très bonne performance au premier semestre. Dans un environnement plus compliqué, nous faisons preuve d’une résilience forte. Cela s’explique par notre périmètre qui a évolué d’un tiers depuis 2018. Nous avons cédé des activités éloignées de notre stratégie ou dont les marges étaient en dessous de nos attentes. Nous avons renforcé l’activité chimie de la construction, qui pèse 5,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, avec l’intégration de Chryso et GCP. Aujourd’hui, nous sommes coleader, derrière Sika, de ce gigantesque marché mondial de plus de 100 milliards d’euros en valeur. Nous avons aussi rééquilibré l’ensemble de notre portefeuille au profit de l’Amérique du Nord, de l’Asie et des pays émergents qui représentent 62% de notre résultat d’exploitation. C’est une évolution profonde de notre position géographique en cinq ans, avec les États-Unis, la France et l’Inde pour premiers marchés. Notre organisation par pays fonctionne très bien, cela responsabilise les directeurs nationaux, qui disposent de toutes les clés pour vendre des solutions complètes et adaptées.

Vous réclamez un plan Marshall pour la rénovation des bâtiments publics et privés. Êtes-vous entendu ?

Notre stratégie est d’être le leader mondial de la construction durable. Dans le neuf, nous sommes axés sur la construction légère, qui permet de diviser par plus de deux le poids carbone des matériaux tout en développant l’économie circulaire. La rénovation, notamment énergétique, représente 50% de nos ventes mondiales, voire 70% en Europe. C’est un axe clé. En Europe, rénover le bâti existant pourrait diviser par cinq ou six sa consommation énergétique. En France, le bâtiment représente 44% de l’énergie consommée, c’est plus que le parc nucléaire installé quand il fonctionne à plein. Alors oui, il faut un plan Marshall de la rénovation énergétique. La décarbonation est une course contre la montre. Il y a un besoin gigantesque d’énergie décarbonée, et nous ne sommes pas encore au niveau. Le transport et l’industrie ne peuvent pas s’en passer. Mais le bâtiment, lui, est un réservoir fantastique d’économies d’énergie.

Le secteur du bâtiment représente 40% des émissions de CO2. Comment se répartissent-elles ?

L’extraction des matières premières, la fabrication et le transport représentent 12% des émissions. Tout le reste est lié à l’usage du bâtiment. En France, on pourrait économiser sept tranches nucléaires en réduisant de 10% la consommation énergétique des bâtiments, sachant qu’il y a près de 5 millions de passoires thermiques. Le gouvernement a annoncé une hausse du budget de MaPrimeRenov’ de 1 à 5 milliards d’euros en 2024, nous avons été en partie entendus. Je me réjouis que le nouveau système favorise les rénovations globales, et plus les monogestes, tout en aidant en priorité les ménages modestes. Mais il n’y a rien sur le bâti et le logement dans France 2030. Avec 10 milliards d’euros par an sur dix ans, on pourrait rénover 500 000 passoires thermiques par an et économiser de l’énergie, contrairement au bouclier tarifaire qui a coûté 50 milliards d’euros sans distinction des bénéficiaires ni amélioration.

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Entretient DG Saint Gobain. Entretient DG Saint Gobain. (Come SITTLER/Come SITTLER)

© Côme Sittler

En France, on pourrait économiser sept tranches nucléaires en réduisant de 10% la consommation énergétique des bâtiments.

On parle beaucoup des pompes à chaleur pour les économies d’énergie...

Il faut une rénovation globale. Il y a une surexcitation autour des pompes à chaleur. Elles fonctionnent sur le différentiel de température. Si les bâtiments sont mal isolés, elles ne marcheront pas. Au contraire, cela va tirer fortement sur la consommation électrique, peser sur les factures et n’apportera pas le confort attendu, ce qui pourrait créer beaucoup de déception. Il faut commencer par isoler l’enveloppe. Tous les experts le disent.

Au niveau européen, doit-on être plus protectionniste ?

L’Europe a pris conscience avec la guerre en Ukraine et la crise du Covid qu’il fallait réindustrialiser. C’est la bonne direction, il nous faut une certaine autonomie. Des politiques industrielles se mettent en place, mais il faut que la puissance publique en Europe ou en France détermine un cadre compétitif : de bonnes infrastructures et de meilleurs coûts énergétiques, des investissements dans les transports et surtout dans l’éducation. Sur la politique énergétique, nous n’avons pas encore la bonne réponse. Et il faudrait envisager certains droits de douane ou des mesures antidumping. Les États-Unis taxent les véhicules chinois à hauteur de 30%, dans l’Union, c’est 10%. Aujourd’hui, on voit la captation chinoise. Il ne faut pas être naïf. Il faut s’assurer qu’existent des mécanismes de taxe carbone, de RSE et de réciprocité pour protéger l’industrie européenne. Cela relève de la souveraineté et c’est indispensable pour l’équilibre de nos démocraties. Car il n’y a pas meilleur ascenseur social que l’industrie. Dans les services, ce n’est pas le cas. Aucun infirmier ne devient chirurgien, alors que dans l’industrie, un technicien peut très bien devenir directeur d’usine. Et le tissu industriel fait vivre les territoires.

Il n’y a pas meilleur ascenseur social que l’industrie. Aucun infirmier ne devient chirurgien, alors qu'un technicien peut très bien devenir directeur d’usine.

Comment vous mobilisez-vous sur le recyclage ?

Nous nous sommes engagés sur une neutralité carbone en 2050, avec un objectif d’une réduction de 33% en 2030 de nos émissions de scopes 1 et 2. Nous sommes sur la bonne trajectoire, avec une réduction de 27% entre 2017 et 2022. Nous sommes aussi mobilisés sur l’économie circulaire. Notre laine de verre Isover contient 50% de recyclé en moyenne en France, et même 80% dans notre usine d’Ottawa, au Canada. Dans les plaques de plâtre, nous sommes à 20%, dans le verre plat à 5%. Il faut monter en puissance. Le recyclage du verre permet de diviser par 2,5 les émissions de CO2 par tonne de verre produite. La difficulté de l’économie circulaire ne concerne pas tant la formulation des matériaux que les filières de collecte et de recyclage.

En êtes-vous acteur ?

Oui. Dans le cadre de la responsabilité élargie des producteurs (REP), nous collaborons avec Valobat et nous utilisons nos points de vente de négoce, plus de 300 en France, pour récupérer les déchets de chantiers en mettant à disposition des bennes et des big bags. Dans d’autres pays, nous prenons des participations minoritaires dans des sociétés spécialisées, par exemple en Autriche, pour le plâtre, ou au Brésil, pour du calcin utilisé dans le verre. En France, nous avons aussi un accord avec la Mairie de Paris et ses bailleurs sociaux pour récupérer le plâtre et le verre dans tous leurs chantiers de démolition. Le réemploi et la construction ne sont pas antinomiques. La construction s’y prête même très bien. Les Grecs ont bien utilisé les pierres des Égyptiens ! On peut aussi concevoir le réemploi en amont, comme nous le faisons avec le village olympique qui sera entièrement transformé en bureaux, commerces et habitations après les jeux.

Cela ne coûte-t-il pas plus cher ?

Non, car cela permet de réaliser des économies d’énergie. Bien sûr, il y a des coûts de tri, mais ce n’est pas colossal et, petit à petit, cela monte en puissance. Il faut aussi s’associer à des partenaires pour créer des boucles locales et, si possible, intégrer le recyclage dès la conception.

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Entretient DG Saint Gobain. Entretient DG Saint Gobain. (Come SITTLER/Come SITTLER)

© Côme Sittler

Il n’y a pas un produit ou un procédé pour lequel nous ne savons pas techniquement atteindre la neutralité carbone.

Vous produisez du verre plat zéro carbone en France et des plaques de plâtre neutres en carbone en Norvège. Comment déployez-vous ces avancées dans l’ensemble de vos usines ?

Pour les matériaux de construction de Saint-Gobain, il n’y a pas un produit ou un procédé pour lequel nous ne savons pas techniquement atteindre la neutralité carbone, à l’inverse de l’aviation ou du ciment qui nécessitent encore de la recherche. Les défis concernent le passage à échelle. Nous pouvons produire une plaque de plâtre zéro carbone partout où nous avons accès à de l’électricité verte. Nous avons signé beaucoup de contrats à long terme d’énergie renouvelable, ce qui nous permet de disposer de 51% d’électricité verte dans le monde en 2022, et d’atteindre 65% en 2025. Nous sommes dépendants des mix énergétiques des pays. Nous procédons dans cet ordre : électricité verte et coûts raisonnables, car nous ne pouvons pas nous mettre hors marché. Sur l’électrification, cela avancera plus vite en Espagne, où l’électricité verte coûtera moins cher que l’électricité nucléaire en France. Nos produits ne voyagent pas, il n’y a donc pas de déplacement massif d’empreinte industrielle, mais cela change la priorité des investissements de décarbonation. Aujourd’hui, la moitié de nos fours pour nos produits d’isolation sont électriques, et nous savons réduire de 80 à 90% les émissions dans ce type de produits. C’est plus difficile avec le verre plat. Nous avons mené un test concluant en Allemagne, qui nous permet de dire qu’il est possible d’utiliser au moins 60% d’électricité et de compléter les 30 à 40% restants des besoins énergétiques avec de l’hydrogène.

Alors que les alertes sur le climat se multiplient, comment considérez-vous l’action des grandes entreprises ?

Toutes les entreprises sont fortement mobilisées. Aux enjeux climatiques s’ajoutent des enjeux énergétiques. Si nous baissons de 15% les besoins dans le bâtiment en Europe, nous n’avons plus besoin du gaz russe. La rénovation est également porteuse d’un bien-être à domicile comme au travail, dont on sous-estime l’impact économique. Entre les acoustiques, souvent mauvaises, et la température des salles de classe, à 12°C en hiver par exemple, les enseignants travaillent dans des conditions dégradées qui peuvent conduire à l’absentéisme. C’est pareil à l’hôpital. Le bien-être améliore aussi la productivité au travail. En installant par exemple des vitres dans des espaces confinés comme des salles blanches, on reconnecte les salariés à leur environnement. Tous ces enjeux sont au cœur de notre stratégie. En trente ans de vie professionnelle, j’ai pu constater que le développement durable est le seul sujet qui n’a jamais provoqué aucune contradiction ou opposition dans l’entreprise. Au contraire, il a suscité une très forte mobilisation de tous.

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