C’est en découvrant le décret «fuites» du 27 janvier 2012, incitant les gestionnaires de services d’eau potable à améliorer leurs rendements, que Jean-François Rossi, président et cofondateur (avec Jean-François Guiderdoni) d’Acwa Robotics, s’est interrogé sur la manière d’évaluer l’état des réseaux. L’ingénieur s’aperçoit qu’il n’existe pas de cartographie opérationnelle et que leurs caractéristiques (matériau, taille, diamètre…) ne sont pas documentées.
«A la différence d’un réseau d’assainissement, un réseau d’eau potable est très difficile d’accès et son fonctionnement ne peut être interrompu au risque de priver d’accès à l’eau les usagers. Seul un robot pouvait assurer le diagnostic sous condition de se déplacer en autonomie, de ne pas dégrader la qualité de l’eau, de s’adapter aux linéaires, courbes, pentes et diamètres de canalisations et d’être doté de technologies susceptibles de résister à des conditions extrêmes, immersion, débit, pression…», liste-t-il. Jean-François Rossi décide alors de se pencher sur sa mise au point.
Un enjeu de lutte anti-gaspillage d’eau potable
Acwa (pour Autonomic Clean Water Appliance) Robotics naît en 2018 à Petreto-Bicchisano, en Corse, et prend appui dès 2019 sur la pépinière Cleantech d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) pour se rapprocher d’un écosystème de R&D, de recrutement et de financement apte à accompagner la réalisation de ses preuves de concept et prototypes. L’entreprise, rapidement récompensée par Bpifrance (concours I-Lab et I-Nov), noue un partenariat avec le laboratoire de la Société du Canal de Provence à Aix. «Nous testons nos machines de présérie pour qu’elles tiennent jusqu’à une pression de 20 bars et un débit de 2 mètres par seconde dans des canalisations de 250 millimètres et plus de diamètre. Pour tenter d’enrayer le gaspillage d’eau, c’est le marché le plus porteur avec 100 000 kilomètres en France et 40 à 50 fois plus à l’international», met en avant l'ingénieur.
Actuellement, les pertes d’eau dues à l’obsolescence des réseaux de distribution se situeraient dans une fourchette de 20 à 40%, soit des dizaines de milliards de mètres cubes par an. «Le renouvellement d’un kilomètre de canalisations coûte de 100 000 à 800 000 euros. Connaître leur état aidera à les maintenir de manière plus pertinente et priorisée pour éviter de trop augmenter le prix de l’eau», insiste Jean-François Rossi. Avec sa solution, labellisée "GreenTech Innovation" par le ministère de la Transition écologique, sa start-up reçoit des sollicitations du monde entier. Sa présence au CES 2023 de Las Vegas, où elle a décroché un "Best innovation Award" (catégorie Smart Cities), doit la conduire à accélérer sa marche vers l’industrialisation de son "Clean Water Pathfinder".
Programme en développement à Dunkerque
Ce robot autonome intelligent combine des composants mécaniques, électroniques et informatiques et des technologies brevetées. Il embarque 250 références, à 85% sur mesure. Quatorze personnes, à 80% des ingénieurs, contribuent à sa conception et collaborent avec le Laboratoire d’informatique & Systèmes de Toulon. La machine mesure un mètre de long pour un diamètre de 135 millimètres, mais peut s’allonger grâce à un dispositif de vérins. Elle est dotée de pattes mécaniques qui se déploient pour prendre appui sur les parois des tuyaux. «Elle se déplace comme une chenille. Elle est à la densité de l’eau pour ne pas flotter à la surface, ni couler au fond, cette technique de stabilisation est plus économe en énergie, ajoute le dirigeant. Elle doit pouvoir franchir des obstacles comme des coudes jusqu’à 90 degrés sans ralentir l’écoulement et revenir en arrière d’elle-même si elle juge qu’il lui est impossible de passer.»
Une caméra fixe de 21 mégapixels à l’avant la guide dans ses mouvements et repère les dégradations du réseau (calcification, ovalisation, corrosion, fissures…). Des systèmes de capteurs et de cartes électroniques recueillent les données. «Notre machine est un outil d’aide à la décision. A l’avenir, un autre enjeu portera sur l’analyse par des capteurs embarqués de la qualité de l’eau transportée», anticipe Jean-François Rossi.
Les expérimentations avec la Société du Canal de Provence devraient la conduire à introduire des machines dans ses réseaux avant l’été 2023. Acwa Robotics développe aussi un programme avec Suez à Dunkerque (Nord) sur des canalisations de diamètre supérieur à 400 millimètres, mais quasiment sans pression. En Corse, avec la Régie des eaux de Bastia, les tests opérés se font sur des pressions élevées. «Nous pouvons rajouter, par exemple, des capteurs de mesure d’épaisseur des canalisations, qu’elles soient en fonte, avec du béton projeté, en polyéthylène ou PVC, afin d’alerter sur leur nécessaire renouvellement quand elle a perdu 50% de sa valeur initiale», indique le cofondateur de la société.
Acwa Robotics envisage une première industrialisation pour fin 2023 et de prendre pied aussi à l’étranger. Son modèle économique devrait s’articuler autour de la mise à disposition de ses machines pour des missions. «Nous souhaitons en conserver la propriété plutôt que de les vendre et nous positionner ainsi comme société de services d’exploitation et de maintenance (nettoyage, désinfection…) des machines avec une unité dédiée à couvrir toute cette chaîne, indique Jean-François Rossi. L’exploitant détiendra les données collectées, mais nous espérons les convaincre de nous laisser un usage de données anonymisées pour accroître encore les performances du robot.» Le dirigeant n’exclut pas de prospecter les besoins dans l’industrie. Après une première levée d’amorçage d’1,8 million d’euros fin 2020, Acwa Robotics travaille à une levée de fonds de série A.



