C’est un des feuilletons industriels du moment : la vente de Biogaran par Servier. Officiellement, du côté du groupe pharmaceutique, c’est silence radio. Officieusement, les discussions vont bon train, notamment avec l’indien Aurobindo. «Rien n’est fait. Le CSE n’est pas encore convoqué» nuance malgré tout un bon connaisseur du dossier qui reconnaît malgré tout «que les discussions sont en cours». La période politique actuelle ajoute de l’incertitude sur le calendrier, reconnaît une autre source bien au courant des tractations.
Des discussions qui inquiètent les salariés. Une pétition intitulée «Pour le maintien du médicament générique fabriqué en France» vient d’être lancée sur change.org. Le 16 juillet à 11 heures, 24 600 personnes l'avaient déjà signée. Ceux qui ont lancé cette pétition disent «redouter une perte de souveraineté si la production est délocalisée, moins de réactivité face à des crises sanitaires, plus de ruptures de stocks en pharmacies et la suppression d'emplois».
Aurobindo : un candidat sérieux
Le groupe indien Aurobindo (3,2 milliards d’euros de ventes l’an dernier) est un candidat sérieux. Le groupe dispose d’une présence directe en France depuis l’acquisition du laboratoire de génériques Arrow en 2014, avec 250 salariés sur le territoire. Selon le laboratoire indien, 65% des approvisionnements d’Arrow sont toujours européens, et une source proche du dossier indique que «40% des fournisseurs sont français, comme en 2014». Une autre source affirme toutefois que «certains façonniers en France ont perdu des contrats».
D’autres offres sont sur la table. Il y a celle du fonds d'investissement britannique BC Partners, associé à la BPI. BC Partners n’est pas un industriel pharmaceutique, mais la société dispose d’une forte expertise dans le domaine. Elle a par exemple cédé en 2021 le génériqueur grec Pharmathen et vient, en avril dernier, de vendre le sous-traitant pharmaceutique allemand Aenova. Ce dernier a vu son chiffre d’affaires doubler jusqu’à plus de 800 millions d’euros annuels pendant les dix ans sous le contrôle de BC Partners.
Le fonds détient actuellement le néerlandais Synthon, spécialisé dans les génériques complexes, avec des usines européennes aux Pays-Bas, en République tchèque et en Espagne. Par ailleurs, même si ce n’est pas de la pharmacie, BC Partners a également pris une participation majoritaire en 2022 dans le français Havea, spécialiste des compléments alimentaires et de la santé naturelle, qui produit de vastes gammes en Vendée. Il y a aussi un autre groupe indien : Torrent Pharmaceuticals.
Vendre Biogaran pour accélérer sur l’oncologie
Même si Servier estime qu’il y a encore un potentiel de développement pour Biogaran, le groupe estime qu’il est important de vendre sa division pour financer son avenir. Depuis 2018, l’entreprise s’est fortement engagée dans la diversification de son portefeuille en prenant un virage prononcé vers l’oncologie. De grandes acquisitions ont été menées au Danemark et aux États-Unis, de même que des investissements industriels en biomédicaments. Le chiffre d’affaires dans cette branche a désormais dépassé le milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel (sur un total de 5,33 milliards d’euros pour l’exercice 2022-2023 clos fin septembre dernier).
Cette stratégie est loin d’être singulière : c’est celle privilégiée par la plupart des grands laboratoires mondiaux, lesquels optent pour des activités centrées sur les médicaments les plus innovants et les plus rentables, s'adressant à des maladies plus graves et parfois sans encore de traitement. Dans cette logique, la majorité des acteurs de la big pharma ont ainsi cédé leurs activités annexes, en particulier leurs médicaments génériques, ces dernières années.
Reste malgré tout à convaincre Bercy. Même si la ligne est moins fluide depuis les élections législatives, les discussions entre Servier et le gouvernement sont régulières sur le sujet. En pleine campagne électorale, le dossier était même devenu un objet de controverses. Ce qui avait poussé Roland Lescure à sortir le carton rouge. Selon le ministre de l'Industrie, «si un investisseur étranger souhaite acheter Biogaran, nous nous laissons la possibilité d'activer la procédure dite investissements étrangers en France». Et même si le gouvernement démissionnaire ne fait que gérer les affaires courantes, Bercy nous fait savoir, mardi 16 juillet, qu’il pourra toujours activer un tel décret. Sauf surprise de dernière minute, le dossier pourrait malgré tout se clore au cœur de l’été.



