Décryptage

L’exposition des salariés aux PFAS reste un angle mort de la santé au travail

«Polluants éternels», les PFAS sont présents dans de nombreux secteurs industriels où les salariés peuvent y être exposés dans des quantités importantes. Pourtant, les données manquent pour évaluer le nombre de travailleurs concernés et leur protection.

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Vallée de la Chimie Lyon
Dans la vallée de la chimie, les usines de Daikin et Arkema font partie des quatre usines productrices de PFAS de l'Hexagone.

Avant de se retrouver dans l’eau ou la terre, les PFAS sortent des usines. Les 12000 substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) trouvent bon nombre d’applications grâce à leurs propriétés ignifuges, imperméabilisantes ou encore antiadhésives. Les salariés des entreprises qui en produisent, en utilisent, ou traitent des déchets en contenant, sont ainsi potentiellement exposés à des fréquences et des quantités bien supérieures en comparaison à la population générale.

Une loi interdisant leur utilisation dans les produits cosmétiques et textiles a été adoptée ce jeudi 20 février à l’Assemblée nationale. Mais ces «polluants éternels», très persistants dans l’environnement et l’organisme, sont utilisés dans presque tous les secteurs industriels, de la métallurgie à l’emballage, mais surtout la chimie. «Il y a le fabricant du PFAS, celui qui l’utilise dans ses produits, comme des peintures, puis l'utilisateur de ces peintures, dans le BTP par exemple, énumère Myriam Ricaud, responsable du pôle risques chimiques de l’Institut national de recherche et sécurité (INRS). En bout de chaîne, il y a l'entreprise qui va traiter les déchets contenant cette peinture, et celles qui seront amenées à dépolluer des sites contaminés par les PFAS.» 

Identifier les travailleurs exposés

Pourtant, «jusqu'à présent, il n'y a pas d'informations, de données publiées suffisantes qui permettent d'objectiver quels sont les secteurs industriels concernés et d'identifier les salariés exposés», déplore l’ingénieure chimiste. L’INRS, organisme spécialisé dans la santé et la sécurité au travail, a ainsi lancé début 2024 une enquête auprès de 25000 entreprises françaises. Son but est d’estimer le nombre de travailleurs exposés et de dresser un panorama aujourd’hui manquant : quels PFAS sont utilisés en France, où, en quelles quantités, mais aussi quelles mesures de protection sont mises en place. Les résultats sont attendus pour le troisième trimestre 2025.

En parallèle de son étude, l’INRS développe des méthodes pour mesurer le taux de PFAS dans l’air, mais aussi dans le sang des salariés. Les premières serviront à une série de prélèvements et d’analyses dès fin 2025 et en 2026, dans des sites industriels ciblés, pour évaluer les niveaux d’exposition et de pollution dans les atmosphères. Les mesures biométriques seront déployées dans un second temps.

Des résultats jugés alarmants

Les études déjà existantes, rares et sur de petits échantillons, font état de résultats très alarmants pour des professions ciblées, comme les pompiers ou les salariés des usines de producteurs de PFAS. Une enquête de France 3 révélait qu’en 2016, les salariés de l’usine Daikin de Pierre-Bénite, un site producteur de certains PFAS, avaient 400 fois plus de PFOA dans le sang que la moyenne française, alors que la molécule n’était alors plus utilisée depuis huit ans.

Or certains PFAS ont des effets toxiques avérés, dont le PFOA, interdit par l’Union européenne depuis 2020 : cancérogènes, reprotoxiques, néfastes pour le système immunitaire, etc. L’exposition sur le lieu de travail est différente de celle de la population générale. Plus fréquente, en plus grande quantité, elle se fait plus par voie respiratoire et cutanée que par ingestion. Sans compter qu’un travailleur est souvent exposé à d'autres substances chimiques : «ces mélanges peuvent avoir des effets toxicologiques différents, additifs, voire synergiques», alerte Myriam Ricaud.

À l’échelle européenne, une proposition de restriction de toute la famille des PFAS est à l’étude depuis 2023. Pour le moment, l’utilisation de quelques molécules est prohibée ou restreinte au compte-gouttes. La dernière molécule à avoir été régulée est le PFHxA, en septembre 2024.

Substituer les PFAS par d’autres molécules

Pour protéger les travailleurs, l’INRS recommande en priorité de substituer les PFAS par d’autres molécules. «Lorsque les industriels se rendent compte qu’un PFAS a des effets sur la santé, ils le remplacent assez rapidement, mais parfois par d’autres PFAS, dont on découvre plus tard qu'ils sont aussi dangereux», regrette l’experte de l’INRS, qui invite à appliquer un principe de précaution à l’ensemble de cette famille nombreuse. Lorsque la substitution n’est pas possible, l’INRS préconise des protections collectives (hottes aspirantes, filtres…) et individuelles (masques, gants…).

Les syndicats sont de plus en plus demandeurs d’informations et relais de prévention auprès des salariés. «Substituer les molécules aujourd'hui, c'est aussi protéger nos emplois de demain, insiste Jean-Louis Peyren, représentant du «collectif PFAS» au sein de la CGT, créé en janvier 2025. Nous allons petit à petit vers l'interdiction des PFAS et nous ne voulons pas que cela serve d'argument aux patrons pour fermer nos usines.» 

L’usine Solvay de Salindres faisait partie du club très fermé des producteurs de PFAS dans l’Hexagone. Le groupe belge a décidé en octobre 2024 d’y arrêter sa production de TFA, et prévoit en conséquence la suppression de 68 postes en 2025, évoquant «des performances financières négatives continues de l'usine, […] en raison de l'évolution défavorable du marché, et de l'absence de perspectives d'amélioration future.»

Améliorer la prévention en entreprise

Dans une lettre adressée au gouvernement le 6 février, la CGT demande une campagne de prélèvements sanguins auprès de salariés volontaires pour établir une cartographie des expositions, ainsi qu'un suivi médical des travailleurs exposés et la transmission aux élus du personnel d’une liste précise des produits utilisés.

De son côté, la fédération professionnelle France chimie a incité ses adhérents à répondre à l’enquête de l’INRS. «Votre participation permettra de progresser sur la connaissance des expositions des PFAS en France en vue d’améliorer la prévention des risques professionnels», a appuyé l’organisme, précisant à ses 1200 entreprises adhérentes que «la collecte des données est sécurisée et que les résultats de l’enquête seront exploités anonymement.»

«Les grands groupes ont les moyens humains et financiers pour mettre en place des démarches de prévention adaptées, conclut Myriam Ricaud, qui constate que des salariés au courant des risques se protègent mieux. Il ne faut pas oublier d’aller sensibiliser les petites structures utilisatrices de PFAS, en bout de chaîne, où l’information circule moins bien, et où les moyens manquent.»

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