Des PFAS dans les cosmétiques ? C’est ce qu’ont découvert nos confrères du média indépendant Vert, dans une enquête. Celle-ci montre que plusieurs produits de marques appartenant à L’Oréal, aux laboratoires Pierre Fabre ou l’entreprise italienne Kiko, contiennent ou ont contenu des substances per ou polyfluoroalkylées, ou PFAS, connues par le grand public sous le nom de «polluants éternels», auxquelles L’Usine Nouvellea précédemment consacré un dossier.
Le maquillage particulièrement concerné
Interrogée par L’Usine Nouvelle, la direction de l’Oréal a indiqué que «plus de 99% du portefeuille concerné a été reformulé sans PFAS» et que le groupe «atteindra les 100% d’ici fin 2024». L'Oréal a par ailleurs mis à jour les listes des ingrédients des produits concernés, qui ne contenaient déjà plus de PFAS, selon le géant français. Le groupe Pierre Fabre, accusé de commercialiser une crème solaire contenant du polytétrafluoroéthylène (PTFE) a affirmé à Vert que «la composition du fluide minéral a été modifiée en janvier 2023 et le PTFE en a été retiré». L’entreprise Kiko n’a, quant à elle, pas répondu aux sollicitations de L’Usine Nouvelle.
Si l’usage des PFAS dans plusieurs secteurs industriels est bien connu, il l’est beaucoup moins dans les cosmétiques, y compris des chercheurs. «À ma connaissance, nous sommes la seule équipe française à avoir travaillé sur le sujet», a indiqué Laurence Coiffard, enseignante-chercheuse à la faculté de pharmacie de l’université de Nantes. Elle est co-autrice d’une étude qualitative sur la présence des fameuses substances dans 765 produits présents sur le marché français et européen, parue en mai dernier. Ses résultats ? 11 molécules faisant partie de la famille des PFAS ont été découvertes dans 29 produits parmi les 765. Seul le maquillage est concerné ; les produits d’hygiène, de bien-être et les parfums en sont exempts. «J’ai été affolée de voir du PTFE dans du rouge à lèvres, confie la chercheuse. Pourtant, l’industrie cosmétique sait très bien faire sans ces molécules, comme le montrent tous les produits qui n’en contiennent pas !»
Le secteur est prêt à arrêter les PFAS
Et c’est juste. L’industrie sait fabriquer des produits de beauté et de bien-être sans faire appel à ces substances : elle le dit elle-même. «Si Cosmetics Europe ne dispose pas de données au niveau européen concernant l’usage des PFAS dans les cosmétiques, ce ne sont pas des ingrédients typiques pour notre industrie», peut-on lire sur un texte de l’organisme qui représente les intérêts de l’industrie auprès de l’Union européenne.
Le texte en question, publié en octobre 2023, recommande aux industriels du secteur d’arrêter totalement tout usage des molécules de cette – gigantesque – famille d’ici à la fin 2025. Dans un rapport, remis au gouvernement par le député (MoDem) du Rhône, Cyrille Isaac-Sibille, en janvier 2024, il est en outre indiqué que «certains secteurs se disent prêts à arrêter l’utilisation et la mise en œuvre des PFAS comme les cosmétiques».
«Toute substitution implique une reformulation»
Mais si l’industrie n’en a pas besoin, pourquoi les utilise-t-elle ? «Globalement, nous utilisons 30000 ingrédients en cosmétiques, explique Emmanuel Guichard, délégué général de la fédération des entreprises de la beauté (FEBEA). Nous avons utilisé des produits qui se sont un jour retrouvés catalogués PFAS. Mais comme nous ne les utilisons pas pour leurs propriétés spécifiques de PFAS, comme leur persistance ou leur hydrophobie, il est facile d’arrêter leur usage.»
L’industrie des cosmétiques est habituée des ingrédients qui se retrouvent interdits d’usage, et les substitutions de ceux-ci sont régulières, même si elles obligent à revoir les recettes. «On ne peut jamais remplacer une molécule par une autre sans rien changer d'autre, donc toute substitution implique une reformulation, ce qui arrive de toute façon à peu près tous les trois ans, indique Emmanuel Guichard. Je ne pense pas que remplacer les PFAS génère des coûts supplémentaires.»
Substituer ces molécules dangereuses ne ferait pas grimper la facture des industriels, y compris du côté du contrôle qualité. «À part dans les dentifrices, nos produits ne sont pas censés contenir du fluor, donc il suffit de mesurer le fluor en sortie d’usine. Ce n'est pas une mesure de routine, mais c'est faisable», affirme l’ingénieur agronome de formation.
Huit molécules principalement utilisées
Pour Emmanuel Guichard, l’arrêt total des PFAS est une question de temps, même si «nous ne sommes jamais à l’abri d’une petite entreprise qui maintient leur usage». Il est cependant difficile de savoir exactement combien d’ingrédients de ce type sont encore incorporés dans les cosmétiques. Une étude menée par INCI Beauty et citée dans le rapport Isaac-Sibille, une application, similaire à Yuka, qui permet aux consommateurs de consulter les ingrédients des produits (uniquement cosmétiques) et les noter, montre qu’en janvier 2023, seules 8 molécules étaient encore introduites chacune dans au moins 100 produits.
Contacté par L’Usine Nouvelle, Jean-Christophe Janicot, fondateur de l’application, a indiqué, qu’à l’heure actuelle, «48 ingrédients étaient présents dans au moins une composition» et que «4759 produits cosmétiques contiennent au moins un PFAS, sur le total de notre base produits, qui peut contenir des produits qui ne sont plus en vente». Bientôt, il ne devrait donc plus y avoir de PFAS dans les produits de beauté. La loi PFAS, qui inclut notamment l’interdiction de leur utilisation dans les cosmétiques à partir de janvier 2026, pourrait être rendue obsolète avant même d’exister.
Des PFAS bannis retrouvés dans des produits européens
Le 30 octobre, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a annoncé avoir trouvé des ingrédients interdits dans les compositions de 285 produits cosmétiques sur 4500 produits cosmétiques étudiés, à travers 13 pays (la France n’en fait pas partie). Les ingrédients en question sont principalement des silicones bannis par le règlement des polluants organiques et persistants et REACH (Registration, Evaluation, Authorization and Restriction of Chemicals). Mais on y retrouve aussi des PFAS, car s’il n’existe — pas encore — de législation qui touche à la totalité des quelque 12000 molécules comprises dans cette catégorie, certains sont tout de même bannis, comme le perfluoronyl diméthichone, surtout présent dans les crayons à lèvres et yeux, et qui est à la fois un PFAS et un silicone. Concernant les PFAS non-bannis, une restriction générale, en cours d’étude, a été soumise à l’ECHA en janvier 2023 par cinq pays. En France, la loi PFAS, qui doit interdire leur usage dans plusieurs industries, dont les cosmétiques, doit être examinée en deuxième lecture par l’Assemblée nationale, sine die.



