Enquête

Les PFAS, ces molécules à abattre

Incontournables dans beaucoup de produits, les polluants éternels font l’objet de toujours plus de restrictions. Les industriels sont sommés de s’en débarrasser.

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Le 3 avril, à Paris, des salariés du groupe SEB inquiets pour leurs emplois ont manifesté contre l’interdiction des PFAS.

Les PFAS sont partout dans l’industrie. Faisant l’objet d’une proposition de loi et d’un plan interministériel, ces molécules inquiètent. L’acronyme désigne les substances per- et polyfluoroalkylées, une famille chimique qui regroupe près de 12 000 composés, selon un rapport parlementaire. Certaines sont tristement célèbres pour leur persistance dans l’environnement et leur bioaccumulation dans les sols, l’eau… et jusque dans le corps humain. Elles peuvent provoquer des maladies de la thyroïde, des taux élevés de cholestérol ou encore des cancers du rein ou des testicules, alerte l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris).

Les propriétés des PFAS diffèrent énormément d’une molécule à l’autre. Mais toutes ont en commun leur stabilité dans le temps et face à de hautes températures, qu’elles doivent à la force de la liaison carbone-fluor, et à leur ­tensioactivité, c’est-à-dire leur capacité à faire le lien entre l’eau et l’huile. Des propriétés appréciées par les industriels, mais dénoncées par les organisations de défense de l’environnement, car c’est grâce à elles que les molécules peuvent s’infiltrer dans la terre et les eaux souterraines et y persister.

Etudier la dégradation de ces polymères

Les PFAS sont classés par les chimistes en deux grandes catégories : les polymères et les non-polymères. La première compte notamment le polytétrafluoroéthylène (PTFE), ou, de manière plus digeste, le Teflon, présent dans le revêtement antiadhésif des poêles Tefal. Moins connu, son usage en tant qu’isolant dans les composants électroniques, des téléphones aux ordinateurs en passant par l’automobile, est pourtant tout aussi important.

D’autres polymères fluorés, notamment le polyfluorure de vinylidène (PVDF), sont appréciés dans l’industrie. « Plusieurs entreprises, à l’image d’Arkema et Syensqo (ex-Solvay), synthétisent du PVDF comme liant pour cathodes de batteries Li-ion, car il supporte des oxydations jusqu’à 5 volts pendant des milliers de cycles de recharge », indique Bruno Améduri, directeur de recherche en chimie au CNRS. Les polymères ne sont pas concernés par les interdictions prévues dans la loi PFAS en discussion, des parlementaires ayant argué de leur innocuité. « Il existe deux familles de PFAS, les monomères, qui sont toxiques car tensioactifs, et les polymères, qui sont inertes. Il convient de pousser la recherche sur la possible dégradation des polymères avant de les interdire », a déclaré Cyrille Isaac-Sibille, député Modem, lors des débats à l’Assemblée. « Le PTFE est bien inerte, et il est utilisé dans les pontages coronariens, les prothèses cardiovasculaires et les veines artificielles », souligne Bruno Améduri.

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Des interdictions limitées

Cependant, selon une étude, des PFAS non polymères sont émis durant la production, l’utilisation et la fin de vie des polymères. Cela pourrait expliquer la découverte d’acide perfluorooctanoïque, interdit au niveau international depuis 2020, dans le réseau public d’eau potable de Rumilly (Haute-Savoie), fief de Tefal. Pour Bruno Améduri, les pollutions actuelles sont un héritage d’anciens process. « Les polymères fluorés sont produits par la polymérisation de monomères gazeux, également fluorés. Généralement, cette polymérisation, par émulsion, nécessite l’utilisation de tensioactifs qui jouent le rôle de microréacteurs où se déroule la réaction, explique le chercheur. Depuis les années 1960, les fabricants de polymères fluorés ont utilisé des tensioactifs fluorés (à un taux inférieur à 0,1 %) qui pouvaient s’en extraire et être ensuite entraînés dans les eaux de lavage. » Ces molécules fluorées étant persistantes, elles continuent d’être détectées dans l’eau.

Les non-polymères sont les plus répandus dans l’environnement, selon l’Ineris. Ils sont utilisés dans le fart pour une meilleure glissade au ski, dans le textile pour leur effet hydrofuge, dans les cosmétiques ou encore dans les emballages alimentaires. La loi PFAS ne concerne que ces quatre applications, mais, selon l’Interstate technology and regulatory council, ces molécules peuvent être retrouvées dans une myriade de produits industriels : retardateurs de flamme dans l’électronique, mousses d’incendie, fluides hydrauliques pour l’aéronautique…

Les PFAS risquent de faire l’objet d’une restriction générale dans le futur, une demande ayant été déposée par la Suède, la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas et l’Allemagne en janvier 2023 auprès de l’Agence européenne des produits chimiques, qui l’examine actuellement. Un gigantesque chantier de substitution à venir ?

Les industriels de l’eau se mobilisent

Depuis janvier 2023, la loi française a imposé, pour vingt PFAS, la prise en compte d’une limite de dépassement fixée à 0,10 µg/l. Et la présence de ces polluants sera contrôlée par les agences régionales de santé à partir du 1er janvier 2026. De quoi motiver les spécialistes du traitement de l’eau. Suez s’appuie sur son Centre international de recherche sur l’eau et l’environnement. « Nous sommes capables d’analyser une soixantaine de molécules à l’heure actuelle, alors que la nouvelle réglementation en impose vingt », prévient son directeur, Gilles Boulanger. Pour éliminer les PFAS, Suez et Veolia utilisent le charbon actif et la détection membranaire avec osmose inverse à basse pression, selon les cas. Veolia déploie le laboratoire mobile Diabolo pour tester la qualité de l’eau sur ses différents sites. « Il faut deux à trois mois de mesures, et parfois des essais pilotes, pour trouver le juste traitement et obtenir un bon équilibre technico-économique, explique Anne du Crest, la directrice des opérations de Veolia Eau France. Quand nous trouvons un polluant, nous recherchons d’abord la source pour comprendre et, si possible, l’éliminer. »

 

Couv 3730

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3730 - Mai 2024

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