Entretien

"L’exploration humaine et permanente d’autres astres aura besoin d'autres acteurs industriels", affirme Lionel Suchet, DG délégué du CNES

Lionel Suchet, directeur général délégué du CNES, analyse les enjeux scientifiques, économiques et géopolitiques du programme de retour sur la lune de la NASA, Artemis. Surtout, il lève le voile sur les opportunités concrètes pour le reste de l'industrie: construction d’habitats, gestion de l’énergie, logistique, déchets…

Réservé aux abonnés
Portrait de Lionel Suchet CNES  en interview
Selon Lionel Suchet, avec des systèmes spatiaux plus évolués et moins coûteux pour l'exploration spatiale, ce qui nous paraît impossible ou inintéressant aujourd’hui pourrait devenir demain réalisable et pertinent.

L’Usine Nouvelle - La Nasa a reporté deux fois le tir de la fusée SLS. Comment comprendre que cinquante ans après, cela reste complexe de faire voler un lanceur capable d’aller sur la Lune ?

Lionel Suchet - Au-delà de l’objectif lunaire, on constate que soixante-cinq ans après le lancement de Spoutnik, il est toujours aussi difficile de faire décoller une nouvelle fusée ! En fait, un système de lancement est un système extrêmement complexe. La fusée elle-même met en œuvre des énergies extrêmement importantes pendant plusieurs minutes au moment du lancement. Pour SLS, on parle de 3200 tonnes de poussée au décollage. Par ailleurs, au niveau du segment sol, l’hydrogène et l’oxygène liquide sont des fluides cryogéniques - respectivement à -253°C et -183°C - très difficiles à manipuler. Enfin, il y a le dispositif qui permet de positionner le lanceur et de communiquer avec lui tout au long de sa mission. Ce système est très important pour savoir où est le lanceur et éventuellement, le détruire s’il pose des problèmes de sécurité pour les populations. Tous ces éléments sont absolument nécessaires au bon déroulement de la mission et très peu d’impasses sont possibles. Il faut que tout soit parfait au H0 pour que le décollage puisse avoir lieu. C’est pour cela que ce premier lancement est non habité, car il est forcément plus risqué que les suivants.

Le programme Artemis prévoit de revenir sur la Lune… cinquante ans après Apollo. Quel est l’intérêt d’un tel programme ?

Il y a cinquante ans, c’était un exploit extraordinaire de se poser sur la Lune, d’y marcher et d’en revenir. Aujourd’hui, on revient sur notre astre naturel mais pas pour faire la même chose. La démarche associée au programme Artemis est d’implanter une base permanente autour et puis sur la Lune. Techniquement, l’exigence est très différente.

Quels sont les intérêts autour de cette nouvelle démarche ?

Il y a d’abord un intérêt scientifique. Nous allons en apprendre plus sur la constitution du sol lunaire, sa composition précise en gaz rares, terres rares et eau, sa structure interne liée à son ancienne activité volcanique. Cela apportera des précieux renseignements sur l’intérêt d’exploiter des ressources sur place et notre capacité à le faire.

Sur la Lune, il faudra produire et stocker de l’énergie, communiquer et naviguer entre les différentes bases.

—  Lionel Suchet

Y-a-t-il d'autres enjeux technologiques ?

Oui, et c’est très important. Le programme Artemis sert de banc de test grandeur nature. Il s’inscrit dans la perspective d’amener un jour des femmes et des hommes sur la surface de Mars. Il faudra apprendre à construire une base permanente sur un nouvel astre et la faire fonctionner de façon pérenne. On pourra bien sûr s’appuyer sur l’expérience de la Station spatiale internationale, l’ISS, avec des équipages permanents sur des vols de très longue durée mais il y a plein de nouvelles choses à apprendre et à tester. Sur la Lune, Il faudra développer cette capacité à faire vivre un équipage en situation de gravité réduite, produire de l’énergie, communiquer et naviguer entre les différentes bases. La Lune est un parfait terrain d’entrainement pour préparer une expédition habitée martienne. On est 1000 fois plus près. S’il y a un problème, on peut ramener un équipage en quelques jours, contre plusieurs mois pour Mars.

La première course à la Lune a été nourrie par la compétition entre Russes et Américains. Y-a-t-il également des enjeux géopolitiques autour du programme Artemis ?

Bien sûr ! Dans le domaine des vols habités, depuis le début et encore aujourd’hui, le moteur est d’abord politique. Que ce soit dans un mode de compétition, comme la première course à la Lune entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, ou dans un mode collaboratif. C’est le cas avec la Station spatiale internationale qui permet aux Américains, aux Russes, aux Européens, aux Canadiens et aux Japonais de travailler ensemble dans l’espace.

Aujourd’hui, il y a des enjeux politiques nouveaux liés à l’évolution du secteur spatial et de la géopolitique mondiale. La Chine ne cesse d’afficher sa puissance dans le domaine. Elle ambitionne d’installer une présence humaine sur la Lune dans la décennie. Elle s’est même rapprochée de la Russie pour atteindre cet objectif. Ce qui motive encore plus les Américains pour rester leader en matière d’exploration spatiale. Les Indiens commencent à s’intéresser sérieusement aux vols habités et ont lancé un programme dans ce sens. Finalement, on revient à une logique de course entre les grandes puissances spatiales motivée par des enjeux d’affichage de cette puissance vis-à-vis à de leur population et du reste du monde.

Y-a-t-il désormais un cadre clair en matière d’exploitation des ressources spatiales ?

C’est un autre enjeu politique important. L’exploitation des ressources et l’appropriation de terrains lunaires soulève de nombreuses questions. Si les Etas-Unis installent en premier une base sur des terrains plus intéressants que d’autres du fait de leur emplacement ou leur composition, à qui appartiennent ces surfaces ? Les Russes et les Chinois pourront-ils s’y installer à leur tour ou creuser à proximité ? Y-aura-t-il des zones d’exclusives d’activité ? Il y a un traité international datant de 1967 qui régit ces aspects dans une logique de non appropriation. Mais ce traité est ancien et était très théorique au moment de sa rédaction. Il n’entre pas dans le détail et n’a pas été ratifié par tous les Etats. Il faudra nécessairement rouvrir des discussions. Et clairement, seuls les pays qui auront la capacité d’être sur le sol lunaire auront voix au chapitre.

Pour ramener quelques grammes d’un astéroïde, la mission de la sonde Hayabusa a coûté plus d’un milliard d’euros. L’intérêt économique n’est donc pas validé. Mais demain ?

—  Lionel Suchet

L’exploitation de ces ressources extraterrestres pourrait-elle donner lieu à un véritable business ?

Certes, ce n’est pas demain que l’on va commencer à établir des usines et des mines sur la Lune pour extraire du minerai et le transporter sur Terre. Les coûts sont encore exorbitants. Pour ramener quelques grammes d’un astéroïde lointain, la mission de la sonde japonaise Hayabusa a coûté plus d’un milliard d’euros. L’intérêt économique n’est donc pas validé. Mais demain ? Les technologies évoluent très vite. Avec des systèmes spatiaux plus évolués, des moteurs cryogéniques et la possibilité d’exploiter et d’hydroliser l’eau présente sur la Lune, on peut imaginer la mise en place d’une nouvelle économie spatiale. On pourrait alors mettre en place des stations-service spatiales capables de ravitailler les satellites à partir d’eau hydrolisée, faire décoller à très bas coût depuis la surface de la Lune des lanceurs réutilisables puisque la gravité y est six fois moindre que sur Terre… Ce qui nous paraît impossible aujourd’hui pourrait le devenir demain.

L’Europe doit-elle accélérer le rythme dans cette nouvelle course de l’exploration spatiale ?

C’est une question éminemment politique. En février dernier à Toulouse, à l’occasion de la réunion informelle des ministres européens chargés de l’Espace, le président de la République française a dit qu’il fallait que l’Europe se pose la question de l’exploration pour décider si elle voulait en faire partie ou pas et à quel niveau. Ce qui est sûr c’est que l’Europe en a les capacités techniques. Nous avons développé le plus gros vaisseau cargo, l’ATV, qui a ravitaillé cinq fois l’ISS. La France peut se prévaloir d’une expérience de quarante ans dans le domaine des vols habités. Toutefois, l’Europe a toujours privilégié la coopération internationale, pour l’exploration comme pour les sciences spatiales. D’une part parce que le spatial coûte cher et le vol habité, encore plus cher. Pour rappel, la construction de la Station spatiale internationale a coûté à l’ensemble de ses partenaires plus de 100 milliards de dollars. D’autre part, parce qu’explorer notre système solaire devrait être un enjeu pour l’humanité tout entière.

Avec un budget assez limité, quelle peut être l’ambition européenne en matière d’exploration spatiale ?

La question est de savoir si l’Europe veut être autour de la table des grandes puissances spatiales ou assise au fond de la pièce.  Aujourd’hui, même si un astronaute européen vole régulièrement vers l’ISS, force est de reconnaître que l’Europe ne dispose que d’un strapontin sur ces sujets d’exploration. Pour conserver notre place actuelle, alors que les autres pays montent en gamme dans le domaine, il faut que nous augmentions nos efforts. L’Europe doit définir son niveau d’ambition.

Les ministres européens chargés de l’Espace vont se réunir à Paris en novembre prochain à l’occasion d’une conférence ministérielle spatiale. Est-ce l’occasion d’afficher cette ambition ?

Effectivement, ce sera une occasion privilégiée d’aborder ce sujet. Mais avant, il faudra commencer par se donner les moyens d’y répondre. Les interrogations sont multiples : combien cela va-t-il coûter alors que les prix des technologies évoluent ? Quelles sont les implications pour les autres programmes spatiaux ? Comment s’organiser ? Il faut espérer que la conférence ministérielle lancera des études significatives sur ces sujets-là. Le président de la République a aussi proposé en février la mise en place d’un groupe de personnalités de haut niveau, non issues du secteur spatial, afin de détailler les enjeux et conseiller les agences spatiales. Cela doit permettre de répondre techniquement et politiquement à la question des ambitions de l’Europe spatiale en matière d’exploration. Il est temps de mettre en place ce groupe.

Si on veut édifier une base lunaire, il faudra construire et maintenir des infrastructures, éliminer les déchets, soigner et nourrir les équipages, se mouvoir autour de la base…

—  Lionel Suchet

Quelles autres implications voyez-vous à ce retour sur la Lune ?

L’objectif n'est plus d’y planter un drapeau et revenir. Si on veut édifier une base lunaire, il faudra construire et maintenir des infrastructures, produire et stocker de l’énergie, éliminer les déchets, soigner et nourrir les équipages avec des aliments emportés ou produits sur place, se mouvoir autour de la base… Cela va nécessiter une expertise et le recours à des acteurs qui ne sont pas issus du secteur spatial. Nous aurons besoin des technologies terrestres dans le domaine du bâtiment, des transports, de l’énergie, de la santé, de l’agroalimentaire, de la gestion des déchets… et de les adapter aux contraintes du secteur spatial.

Cela ouvre donc la porte à des industriels d'autres secteurs ?

Effectivement, l’exploration humaine et permanente d’autres astres aura besoin d'acteurs industriels qui ont déjà développé leurs compétences à grande échelle sur Terre. Demain, ils pourront participer aux grands programmes spatiaux. C’est totalement nouveau et extraordinaire à plusieurs titres. Sur le plan commercial, c’est un nouveau débouché pour leurs technologies et leurs services. Sur le plan technique, c’est un défi pour faire progresser leurs savoir-faire en prenant en compte de nouvelles contraintes. Sur le plan social, cela permet de fortement mobiliser leurs salariés.

Y-a-t-il déjà des premières initiatives ?

Il y a des réflexions avancées dans le domaine de la logistique. Aujourd’hui, la logistique spatiale pourrait suivre la même évolution que la logistique maritime. Sur le modèle de la CMA CGM. Demain, des acteurs dédiés à la logistique spatiale achèteront des vaisseaux spatiaux et les exploiteront pour notamment ravitailler les différentes bases spatiales.

CMA CGM et Thales Alenia Space travaillent sur les cargos ravitailleurs. Si demain, Renault s’intéresse aux rovers lunaires ou si Bouygues se montre intéressé par la construction d’une base spatiale, le CNES serait à même de les aider

—  Lionel Suchet

Comment le CNES peut-il aider ces grands groupes à prendre le virage du spatial ?

Il faut tisser des liens entre les détecteurs des technologies spatiales - les agences et les industriels de la filière spatiale - et ces nouveaux entrants. Par exemple, CMA CGM et Thales Alenia Space se sont rapprochés l’un de l’autre, pour commencer à travailler sur les cargos ravitailleurs. Si demain, un groupe comme Renault s’intéresse aux technologies de rover lunaire ou si un groupe comme Bouygues Construction se montre intéressé par la construction d’une base spatiale en régolithe [la poussière fine qui recouvre abondamment le sol lunaire, ndlr], le CNES serait à même de les aider. Nous discutons avec plusieurs industriels.

Quelle forme concrète prennent ces discussions ?

Nous avons créé à Toulouse une unité qui s’appelle le SpaceShip, pilotée par notre Centre d'aide au développement des activités en micropesanteur et des opérations spatiales (Cadmos). Sa mission consiste à réunir toutes les compétences nécessaires à la création d’habitats de longue durée pour l’exploration humaine du système solaire. Pour cela, nous créons des équipes mixtes avec des acteurs issus du secteur spatial et des acteurs des autres filières qui veulent se développer dans ce secteur. Nous mixons nos ingénieurs, nous cofinançons des thèses sur les technologies d’exploration spatiale de demain. Si des industriels sont intéressés pour se développer dans le secteur spatial, qu’ils n’hésitent pas à nous contacter!

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.