Analyse

L’Europe entraînée dans la guerre des semi-conducteurs entre les Etats-Unis et la Chine

Les Pays-Bas ont donné leur accord aux Etats-Unis pour appliquer les mêmes restrictions d’exportation des technologies de semi-conducteurs vers la Chine. Au risque d’engager toute l’Union européenne dans une guerre commerciale avec Pékin?

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Puces électroniques
Les semi-conducteurs pourraient devenir un sujet de discorde entre l'Union européenne et la Chine.

La guerre des puces, qui fait rage entre les Etats-Unis et la Chine, menace-t-elle de s’étendre à l’Europe? A la fin du mois de janvier, les Pays-Bas et le Japon ont accepté de rejoindre le plan américain de restrictions d’exportation des technologies de semi-conducteurs vers la Chine annoncé en octobre 2022. «L’accord est secret, constate auprès de L’Usine Nouvelle Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l’Institut Montaigne, un think tank sur les politiques publiques en France. On n'en connaît toujours pas les détails, ni la façon dont les Pays-Bas et le Japon comptent le mettre en œuvre.»

Mais les fuites dans la presse mettent La Haye dans l’embarras et provoquent un séisme en Europe. Les Pays-Bas sont accusés de jouer cavalier seul, d’outrepasser leurs pouvoirs en matière de politique extérieure et de sacrifier les intérêts européens communs sur l’autel de leur relation privilégiée avec les Etats-Unis. «Ont-ils le droit d’agir d’une façon unilatérale hors du cadre de l’Union européenne pour conclure cet accord?, s'interroge Mathieu Duchâtel. C’est la question soulevée par les critiques en Europe. La réponse est oui. La politique du commerce extérieur est du ressort de Bruxelles, mais le contrôle des exportations des technologies susceptibles d’être utilisées dans le militaire relève de compétences nationales. Quand un Etat membre prend des mesures, il doit en informer la Commission européenne et les autres Etats membres. L’erreur des Pays-Bas est d’avoir omis de le faire.»

ASML, le joyau de l'Europe

Le fait que les Etats-Unis aient choisi de rallier les Pays-Bas à leur guerre des puces contre la Chine n’est pas le fruit du hasard. Ce petit pays abrite le joyau de l’Europe dans les semi-conducteurs : ASML, numéro un mondial des équipements de lithographie, l’étape la plus critique de fabrication de puces. La lithographie détermine la finesse de gravure du circuit. Or, ASML se targue d’être le seul fournisseur au monde d’équipements de lithographie aux UV extrêmes, indispensables au passage à des technologies de production de puces de 7 nanomètres et moins. A la demande des Etats-Unis, le gouvernement néerlandais interdit déjà la vente de cette génération de machines à la Chine. Le nouveau plan américain vise à étendre l’interdiction aux équipements de lithographie aux UV profonds utilisés dans les technologies de production de 16 à 10 nanomètres. De quoi empêcher la Chine de passer non seulement aux technologies avancées (7 nanomètres et moins), mais aussi à celles moins avancées.

Certains Etats européens suspectent les Etats-Unis d’aller au-delà du besoin de freiner le développement militaire chinois, en bloquant l’ascension technologique de la Chine dans le but de conserver leur domination mondiale. «Au départ, les Etats-Unis disaient vouloir garder deux générations de puces en avance sur la Chine, rappelle Mathieu Duchâtel. Aujourd’hui, ils parlent de leur volonté de conserver plusieurs générations d’avance. Le gouvernement néerlandais reprend le même discours. Car l’enjeu de cette bataille est la maîtrise de l’intelligence artificielle. Or, la frontière entre le militaire et le civil tend à être floue. La même puce d’intelligence artificielle, utilisée par Alibaba dans ses datacenters, peut servir aussi à des simulations d’un système militaire. Les risques de détournement du civil vers le militaire sont importants. Cela explique pourquoi les Etats-Unis ont étendu les restrictions aux puces mémoires, des semi-conducteurs pourtant ultra banalisés.»

Inquiétudes sur la politique de découplage de la Chine

Les Pays-Bas disposent de deux autres fleurons dans les semi-conducteurs : ASM International, un équipementier important présent dans différentes étapes de production (déposition, implantation ionique, gravure chimique…), et NXP, l’un des trois ténors européens des puces aux côtés du franco-italien STMicroelectronis et de l’allemand Infineon Technologies. Ce dernier est le seul acteur européen encore présent dans les processeurs d’application à destination de l’automobile et de l’Internet des objets. Fabriqués avec des technologies semi-avancées, ces processeurs peuvent faire tourner des applications d’intelligence artificielle, ce qui les fait potentiellement entrer dans le champ des restrictions d’exportation vers la Chine. Les autres fournisseurs européens, comme STMicroelectronics, Infineon Technologies, Bosch ou AMS Osram, qui opèrent dans des technologies matures, semblent épargnés. Du moins à ce stade.

«Le fait de priver les Chinois d’aller dans les technologies avancées pourrait les amener à reporter leur effort dans les technologies matures, ce qui pourrait nous poser des problèmes de surcapacité de production et de baisse des prix», confiait à L’Usine Nouvelle Jean-Marc Chéry, le patron de STMicroelectronics, inquiet de la politique des Etats-Unis visant le découplage de la Chine.

Des vrais coûts pour les fournisseurs américains

A l’annonce de leur plan de restrictions des exportations en octobre 2022, les Etats-Unis se sont donnés six mois pour convaincre leurs alliés d'appliquer les mêmes règles. Le ralliement des Pays-Bas et du Japon constitue un vrai succès. Il leur reste à convaincre Taïwan et la Corée du sud, deux pays clés en raison de leur monopole dans les technologies les plus avancées de 5 nanomètres et moins. Mathieu Duchâtel ne s’attend pas pour autant à un effondrement des exportations de semi-conducteurs vers la Chine. «Nous sommes dans une zone grise où il est difficile de délimiter les usages militaires et civils, explique-t-il. Il y aura nécessairement un effet collatéral des restrictions d’exportation sur le domaine civil. En Europe, il y aura des impacts au-delà des Pays-Bas, notamment en Allemagne où ASML compte plusieurs fournisseurs comme Trumpf dans les lasers ou Zeiss dans l’optique de précision. L’effet collatéral pourrait toutefois être limité par le système de renseignements des Etats-Unis, plus performant que dans les autres pays. Ne serait-ce que pour limiter le manque à gagner des fournisseurs américains, car cette fois les restrictions d’exportation vont leur faire subir de vrais coûts.»

La Chine reste le plus gros marché mondial de semi-conducteurs. Selon la SIA, l’association américaine des industriels du secteur, elle a absorbé l’équivalent de 180,2 milliards de dollars en 2022, soit près du tiers de la production mondiale en valeur de puces. Elle représente 15 % du chiffre d'affaires d'ASML, 16 % de celui d'ASM International, 29 % de celui d'Infineon Technologies et 38 % de celui de NXP.

Les Pays-Bas voulaient garder l'accord avec les Etats-Unis secret pour éviter d'être la cible de représailles de la Chine. «Avec les fuites dans la presse et les critiques en Europe, ils se trouvent très exposés, note Mathieu Duchâtel. Si la pression continue à monter, ils pourraient être amenés à transférer leur liste de restrictions à Bruxelles.» Ce qui pourrait ouvrir une confrontation entre l'Union européenne et la Chine.

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