L'étonnante résurrection de la manufacture d'aiguilles Bohin

Didier Vrac, le repreneur de la manufacture d’aiguilles normande, est allé chercher un marché de niche à l’international pour redevenir "prophète en son pays".

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Manufacture Bohin
Manufacture Bohin

En 1990, Didier Vrac est recruté comme directeur des achats chez Bohin, une entreprise de fabrication d’aiguilles dirigée par la même famille depuis six générations. Il s’agit du dernier fabricant d’aiguilles et d’épingles en France, ce qui présente des avantages et des inconvénients, comme le souligne Didier Vrac : "Nous n’avons pas beaucoup de concurrents. Mais si tous ont disparu, il y a sans doute une raison… Depuis l’après-guerre, la confection n’a cessé de décliner et nous avons du nous adapter à un marché devenu beaucoup plus étroit." En 1996, le dernier héritier des Bohin dépose le bilan.

Refusant de se retrouver au chômage, le directeur des achats rachète l’entreprise et déplace le coûteux siège social parisien dans les locaux de l’usine, située à Saint-Sulpice-sur-Risle (Orne). "Je bénéficiais de trois atouts : la qualité des produits, a laquelle l’entreprise n’avait jamais dérogé et qui donnait de la valeur a sa marque, leur prix élevé et l’existence d’un immense stock, se souvient-il. Pendant la première année, chaque fois que je vendais un produit, je gagnais de l’argent, alors que Bohin en perdait depuis très longtemps, et je me constituais des fonds propres. Ceci m’a attiré la sympathie des banquiers, qui m’ont accompagné avec bienveillance par la suite."

À la conquête des États-Unis

Très vite, il comprend qu’il ne pourra pas être d’une grande utilité dans la gestion de l’usine. Lors de sa première visite dans les ateliers, il demande aux techniciens comment fonctionne une machine qui s’avère être… le chauffe-gamelle ! "La honte de ma vie !", confie Didier Vrac.

Il prend le parti de faire confiance aux salariés, qui maîtrisent parfaitement le fonctionnement des ateliers, et se concentre sur le développement de l’export, qui ne représente, à cette époque, que 3 à 4 % des ventes. Lors d’un salon, en Norvège, son directeur commercial rencontre un Américain spécialisé dans la vente de tissus destinés au patchwork, une technique de couture pratiquée par une clientèle aisée et raffinée. Venu visiter l’usine normande, l’Américain se montre enthousiaste et cherche à convaincre Didier Vrac de réserver un stand sur le salon de Minneapolis. Pour l’encourager, il lui communique un fichier d’adresses de boutiques américaines de fournitures pour patchwork, en lui suggérant d’envoyer à chacune une invitation accompagnée d’une pochette d’aiguilles. "Sur mille destinataires, près de la moitié nous ont rendu visite sur notre stand, se réjouit le dirigeant. C’était incroyable. Il y avait la queue dans l’allée !"

À la fin du salon, il reçoit la visite du plus grand distributeur. Quand celui-ci découvre que Bohin est une entreprise normande, il "craque" complètement, car il se trouve que son père était l’aide de camp d’Eisenhower… et cela finit d’emporter sa décision. Aujourd’hui, ce distributeur est le plus gros client de Bohin et l’export représente environ 25 % du chiffre d’affaires de l’entreprise. Par ailleurs, la notoriété acquise aux États-Unis a rejailli sur le prestige de la marque en France. "La marque est redevenue leader en France, y compris dans les catégories de produits les plus élitistes", précise Didier Vrac.

Pour renforcer encore cette notoriété, le président crée en 2014 un musée au sein de l’usine, pour un montant de 5 millions d’euros, dont 4millions financés par les collectivités locales. Baptisé la Manufacture Bohin, il accueille 15 000 visiteurs par an sur 2 500 mètres carrés. C’est la jeune et très dynamique chef de projet de ce musée, Audrey Régnier, qui rachète l’entreprise en 2017 pour en prendre la direction avec son mari Fabien Régnier. Didier Vrac est confiant dans leurs capacités à développer encore l’entreprise : "Ils ont déjà trouvé de nouveaux clients aux États-Unis, mais également au Canada et en Australie."

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