Reportage

Jussey, la capitale française du cercueil, résiste à la hausse des prix du chêne

L’usine de fabrication de cercueils de Jussey en Bourgogne a subi de plein fouet la hausse des prix du bois, notamment du chêne. Grâce à l’intégration de sa chaîne de valeur, de nouveaux approvisionnements et son contrôle des coûts, l’entreprise tient bon. Reportage.

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Usine cercueil OGF Jussey
L'usine de Jussey s'est lancée dans la coloration de cercueils pour doper ses ventes ; certaines familles choisissent les couleurs de leur club de football favori ou d'un drapeau.

«Avec 2,20 mètres de tronc, on obtient trois cercueils.» Sous le regard fier d’Emmanuel Garret, directeur de l’usine de fabrication de cercueils OGF, un gigantesque grappin glisse sur un rail face à un mur constitué de plusieurs dizaines de troncs. 80 000 caisses mortuaires sortent chaque année de l’usine – soit environ 320 par jour – plaçant le site du petit village bourguignon de Jussey parmi les plus importants centres de production d’Europe. Pour atteindre un tel volume, l’usine engloutit 30 000 m3 de bois annuellement.

Une odeur terreuse envahit les narines à l’ouverture de l’un des entrepôts de séchage, dans lequel s’entassent des centaines de palettes. «C’est le tanin du chêne ! Vous avez de la chance, ce n’est pas du peuplier aujourd’hui», grimace le directeur. L’usine diversifie ses approvisionnements pour compenser la hausse des prix du bois, que le groupe a subi de plein fouet.

Car les prix des grumes ont pris leur envol. En cause, la pandémie provoquée par le covid et la guerre en Ukraine bien sûr. Mais dans l'industrie du cercueil, le souvenir de l’interdiction des autorités chinoises d’exploiter les chênes sur son territoire est encore frais. La législation avait provoqué une ruée des entreprises de l’Empire du milieu sur le marché sylvicole européen. Les prix de l’arbre à glands ont alors gonflé de 160 euros le men 2020 à plus de 270 euros deux ans plus tard. Pour l’usine de Jussey, dressée au milieu des forêts de chênes de Bourgogne, la secousse fut rude : le précieux bois représentait alors 60% de ses approvisionnements.

Arbres en fin de vie pour cercueils neufs

À l’orée d’une forêt située en contrebas du village de Jussey, des dizaines de troncs attendent de rejoindre l’usine de cercueils. Allongés au bord d’une ornière détrempée, ils ont des tâches noires, blanches ou rouges, des trous au cœur du tronc. Ces arbres malades n’avaient plus que dix à quinze à vivre lorsque les bûcherons les ont tranchés.

Forêt ONF approvisionnant l'usine de cercueils OGFL'Usine Nouvelle
Forêt ONF approvisionnant l'usine de cercueils OGF Forêt ONF approvisionnant l'usine de cercueils OGF

L'ONF a vu sa demande de hêtres augmenter suite au changement de braquet des achats de l'usine OGF. 

Les pieds enfoncés dans la boue, Fabrice Neve, responsable de la commercialisation des bois de l’agence de l'Office national des forêts (ONF) de Haute-Saône, regarde un hêtre allongé au bord du chemin. «Il y a trois ans, aucun hêtre ne rentrait dans leur scierie. Mais la filière saisit de plus en plus qu’avec les aléas du dérèglement climatique, il faut diversifier», constate-t-il. Dernier exemple en date : les tempêtes et incendies qui ont ravagé les forêts de pins des Landes. L'usine de cercueil a alors augmenté sa demande de peuplier qui, comme le pin, lui sert à fabriquer ses cercueils d'entrée de gamme.

De la scierie au cimetière

L’usine de cercueil a réussi à faire fondre le volume de ses achats de chêne à 20% en seulement douze mois, faisant la part belle aux hêtres et peupliers notamment. Ce virage a été facilité par l’intégration de toute la transformation du bois à la production de l’usine : il suffit de traverser une départementale déserte pour passer de la scierie aux ateliers de fabrication des cercueils.

Scierie de l'usine de cercueil OGF à JusseyL'Usine Nouvelle
Scierie de l'usine de cercueil OGF à Jussey Scierie de l'usine de cercueil OGF à Jussey

Pour sécuriser son approvisionnement en bois, Emmanuel Garret (à gauche) négocie une grille de tarifs annuelle fixe auprès de l’ONF.

«Comme nous possédons également notre propre réseau d’agences, nous pouvons facilement adapter notre offre. In fine, nous sommes en capacité de vendre des cercueils fabriqués dans les bois que la forêt peut nous donner, explique Allan Matuszyk. En fait, nous avions surestimé l’importance accordée par beaucoup de familles à l’essence utilisée pour le cercueil du défunt. Vous faites la différence, vous, entre une planche en pin ou en peuplier ? »

Les chutes incinérées ou vendues

Emmanuel Garret porte un bref coup d’œil par un hublot situé à la base d’une chaudière d’une dizaine de mètres. À l’intérieur, les chutes de bois et copeaux des ateliers de fabrication de cercueils servent de combustible aux deux chaudières de 4,2 mégawatts. Celles-ci chauffent une dizaine d’entrepôts de séchage de 200 m3 jusqu’à 70°C, afin de sécher les planches de bois. Le recyclage du bois économiserait ainsi plus de 120 000 litres de fioul par an à l’usine. En parallèle, les grumes de trop faible qualité pour fabriquer une boîte vers l’au-delà sont revendues à la SNCF. Elles terminent alors en traverses de voie ferrée.

Après six semaines de séchage, les planches de bois pénètrent dans les ateliers de fabrication. Là, un technicien les allonge devant une raboteuse en positionnant trois lasers rouges. «C’est une étape sensible», explique Allan Matuszyk par-dessus le sifflement strident de la machine. «La grume achetée par l’usine a déjà perdu un tiers de son volume en étant découpée en planches. Après le rabotage, il ne reste que 40% du volume initial, détaille-t-il. Le bois est si cher qu’il est nécessaire d’optimiser au maximum.»

Un cercueil en moins d’une heure

Appareillage des planches, assemblage, ponçage, vernissage, coloration… En moins d’une heure, les planches ressortent en cercueil. Un sarcophage plus sombre et volumineux se tient à l'écart du tapis, sur lequel passent les modèles standards en direction de l'atelier finitions. «Certains corps pèsent plus de 200 kilogrammes et nos modèles standards ne sont alors pas adaptés», commente Allan Matuszyk. Les ébénistes fabriquent alors un cercueil sur mesure en moins de 7 heures. Une rapidité nécessaire, alors que trois jours séparent la mort de l’inhumation ou la crémation d’un humain.

Dans la salle de triage, une quinzaine de panneaux listent autant de critères afin de trier les planches aux plus fortes ressemblances afin d’en faire des panneaux. Celles de mauvaises qualités sont écartées. Maximum de trois nœuds par planche d’un diamètre maximal de 10 millimètres, veines noires et traces de lattes rédhibitoires : les équipiers sont capables de trier en un coup d’œil chaque planche. Le directeur industriel et logistique songe à automatiser cette étape par une machine dotée d’une IA d’ici cinq ans. «On remarque que les salariés ont tendance à sous-estimer la qualité de certains bois», explique Allan Matuszyk.

Le recrutement constitue l’un des prochains enjeux pour le groupe OGF. Au sein de sa seconde usine, située à proximité de Lyon, 20% à 30% de la masse salariale se compose d’intérimaires. «Fabriquer des cercueils, c’est un frein pour attirer les candidats», confie Emmanuel Garret. «Or, pour des étapes critiques, comme le tri des planches, garder ses salariés est un véritable enjeu», complète Allan Matuszyk. Heureusement, l’usine de Jussey, située dans un canton de 12 000 habitants, jouie d’un bassin d’emplois moins concurrentiel, qui lui permet de n’avoir recours qu’à 10% d’intérimaires dans son usine. «Et puis dans le coin, nous sommes connus», lance, enthousiaste, le directeur de l’usine. «Ici, on appelle Jussey la capitale du cercueil».

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