Au cœur de l’été, le 26 juillet, en forêt de Tigy (Loiret), le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau a annoncé vouloir renouveler 10 % des forêts françaises métropolitaines, en dix ans, soit planter plus d’un milliard d’arbres. Pour qu’elles continuent à jouer leur rôle de puits de carbone, mais aussi de source de matériaux durables et d’énergie, il est en effet indispensable de soigner et rendre plus résilientes les forêts qui dépérissent à cause du réchauffement climatique en plantant des essences mieux adaptées. Problème, ce plan coutera quelque 10 milliards d’euros pour les propriétaires forestiers, en grande majorité privés, selon un rapport « Objectif Forêt », publié le même jour par le ministère de l’Agriculture. L’État promet, sans donner de chiffres, de gonfler l’enveloppe dédiée au reboisement, qui atteint 150 millions d’euros en 2023. Des financements privés massifs resteront donc nécessaires. Or les dispositifs d’aides, comme le label bas carbone, sont limités, et les dispositifs de paiements pour services environnementaux restent à mettre en place.
Revoir le bilan carbone du bois
Pour inciter les propriétaires privés à investir, encore faut-il proposer une stratégie claire sur la valorisation de la forêt. La note de France Stratégie «Vers une planification de la filière forêt-bois », publiée elle aussi fin juillet, jette un pavé dans la marre. Elle remet tout d'abord en cause le postulat selon lequel l’usage énergétique du bois, que ce soit par combustion directe ou sous forme de biocarburant ou de biogaz après transformation, puisse être considéré comme neutre en carbone. Pire, sur une même quantité d’énergie produite, les émissions de carbone liées à la combustion du bois sont supérieures à celles du gaz avec 97 kgCO2 par gigajoule (GJ) pour le bois contre 56 kgCO2/GJ pour le gaz.
Mais surtout la note explique que, dans le cadre de la lutte contre le dérèglement climatique, il faut choisir entre deux stratégies d’exploitations des forêts : soit augmenter le stock de carbone contenu dans la forêt en réduisant son exploitation, soit exploiter davantage et exporter une partie du carbone des forêts vers des matériaux bois à durée de vie longue. Dans la nouvelle stratégie nationale bas carbone (SNBC2), c’est la deuxième option qui serait retenue. Une vision conforme aux désirs d’indépendance énergétique, le bois allant être aussi utilisé pour produire des carburants et de l’hydrogène. Mais pour le développement économique de la filière bois et pour la robustesse de la forêt face aux évènements extrêmes, cette stratégie s'avère mauvaise pour la biodiversité, le bilan carbone à court et moyen termes et coûte plus cher aux finances publiques. Or exploiter moins présente exactement les avantages et inconvénients inverses, en étant plus favorable à la biodiversité et au bilan carbone, mais moins bénéfique d’un point de vue économique, sauf pour l’État, et en matière d’atténuation des effets du réchauffement climatique.
Favoriser le bois construction
France Stratégie ne tranche pas entre les deux stratégies, mais invite à revoir les modes de calcul des bilans carbone liés au bois vivant, construction ou énergie et à réaliser un travail local de caractérisation de l’état de santé, d’identification de la biodiversité et d’évaluation de la vulnérabilité des peuplements face aux effets du changement climatique, avant de choisir. La note propose aussi de réorienter une partie du bois énergie vers la production de matériaux à durée de vie longue, tels les panneaux et les isolants nécessaires à la rénovation énergétique des bâtiments. Ce qui nécessiterait de développer des industries de première et de deuxième transformation, ainsi que la mise en place d’outils adaptés au gisement feuillu de la forêt française. Mais aussi de réorienter les soutiens publics du bois énergie (fonds chaleur) vers la filière bois industrie de production de matériaux bois à durée de vie longue.
Comme pour la question brûlante de la bonne allocation de la biomasse, la question bois forêt relève donc aussi autant des ministères de la Transition énergétique, de la Transition écologique, des Transports que des ministères de l’Économie et des Finances, de l’Agriculture, de la Recherche ou de l’Education. Comme pour le nucléaire, c’est toute une filière bois forêt qu’il s’agit de développer en lui donnant les moyens, mais aussi les compétences. Peut-être encore plus que pour le nucléaire, un délégué interministériel ne serait pas un luxe pour prendre, au plus niveau de l’Etat, les bonnes décisions. Planter, même un milliard d’arbres, ne fait pas une politique forêts durable.



