Analyse

Jusqu’où peuvent chuter les prix du pétrole ?

Après une forte chute début avril, le pétrole n’a guère repris des couleurs et s’échange autour de 65 dollars le baril. L’hypothèse d’un scénario catastrophe pourrait faire dévisser les prix, mais des contrefeux existent…

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Oil Saudi Aramco
Malgré un marché excédentaire, l'Opep+ semble déterminer à rouvrir les vannes de sa propre production de pétrole.

Il faut revenir près de quatre ans en arrière, quand le monde sortait de la pandémie du covid-19 et que l’activité reprenait doucement, pour trouver des prix du pétrole similaires à ceux d’aujourd’hui. Depuis sa forte chute début avril – le baril de brut de mer du Nord (le Brent, référence en Europe) est passé de près de 75 à 61 dollars le baril en quelques jours – l’or noir reste bon marché. Fin avril, il s’échange un peu au-dessus des 65 dollars le baril (autour de 63 pour le WTI, aux États-Unis), loin de ses niveaux des dernières années, quand les grands producteurs se mettaient à rêver d'atteindre les 100 dollars. Les «futures» (des contrats à terme qui permettent aux acheteurs de sécuriser leurs approvisionnements) ne vont pas mieux : pour toute la première moitié de l’année 2026, un baril de Brent s’achète aujourd’hui moins de 65 dollars.

Impact des barrières douanières

«Ces dernières années, le marché était volatile en raison des conflits géopolitiques, mais le prix du brut avait tendance à évoluer dans une fourchette haute, autour de 80 dollars le baril. Depuis le début de l’année 2025, nous sommes entrés dans un cycle baissier», retrace Jérôme Sabathier, chef du département économie et évaluation environnementale de l’IFP Energies Nouvelles, auprès de L'Usine Nouvelle. En dollars constants (corrigés de l’inflation par rapport au début des années 1980), le baril est même historiquement bas, chiffre l’ingénieur.

Que se passe-t-il ? «Les annonces de Donald Trump sur les droits de douanes début avril, ont été le gros choc qui a fait dévisser les prix», décrypte Jérôme Sabathier. Le monde anticipe un ralentissement des échanges, donc de l’activité économique, et adapte ses prévisions. Le Fonds Monétaire International (FMI) anticipe une croissance mondiale de 2,8% en 2025 (contre 3,3% auparavant). Tandis que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a revu à la baisse ses prévisions d’augmentation de la consommation de pétrole, à 700000 barils par jour supplémentaires (soit 300000 de mois qu’anticipé le mois d’avant) …

À cela s’ajoute un changement de paradigme. Avec l’arrivée de nouveaux producteurs et de la transition énergétique (qui limite la hausse de la demande), le marché de l’or noir est structurellement excédentaire. «La demande additionnelle de pétrole cette année va pouvoir être couverte par la production de pays qui ne font pas partie de l’organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), comme les États-Unis ou le Brésil», pointe Jérôme Sabathier.

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Spectre de la guerre des prix

Une situation face à laquelle les pays membres de l’organisation – où certains, comme le Kazakhstan, dépassent déjà leurs quotas – ont changé leur fusil d’épaule, remettant en question les diminutions volontaires de production qu’ils s’imposent. Début avril, l’Opep a annoncé par surprise que l’augmentation de mai serait bien plus importante que prévu, arguant (à l’encontre de l’avis général des analystes) du dynamisme du marché. Selon Reuters, le cartel pourrait faire de même pour juin…

De quoi faire ressurgir le spectre d’une guerre des prix, telle qu’elles avaient été menées par l’Arabie Saoudite en 2014-2016 (contre les schistes américains), ou en 2020 (contre la Russie). «C’est possible : il y a des capacités non utilisées, mais personnellement je n’y crois pas. Cela coûte très cher aux membres de l’Opep, qui ont besoin d’argent pour financer leurs projets, et on s’est aperçu que le pétrole de schiste américain avait une certaine résilience…», juge Jérôme Sabathier. Les prévisionnistes anticipent un prix aux alentours de 65 à 70 dollars le baril de Brent pour 2025.

Mais certains font l'exercice d’anticiper le pire. Dans des conditions «extrêmes», conjuguant l’ouverture des vannes de l’or noir par l’Arabie Saoudite et une forte baisse de l’activité économique, la baril de Brent pourrait chuter sous la barre des 40 dollars d’ici fin 2026. C'est ce qu'estime la prestigieuse banque d’affaires Goldman Sachs dans une note parue le 8 avril. Un scénario qu'elle juge cependant peu probable. La banque anticipe une baisse bien plus douce des cours de l’or noir (autour de 63 dollars fin 2025 et 58 fin 2026).

Le risque géopolitique encore présent

Le cabinet Rystad, autre nom très suivi dans le secteur, juge aussi qu’une guerre commerciale prolongée pourrait faire chuter les prix du Brent autour des 50 dollars... Mais insiste sur l'existence de contrefeux, parmi lesquels une consommation dopée par l'été qui arrive, des stocks bas, ou le risque de ruptures d'approvisionnement. Par ailleurs, «l’Opep+ garde la flexibilité pour ralentir ou inverser ses hausses de production [...] et n’acceptera pas de baisse prolongée des prix sans rien faire», insiste Janiv Shav, vice-président pour le marché du pétrole chez Rystad.

«Je ne crois pas que les prix tombent à des niveaux aussi bas. Un emballement des marchés après une annonce est toujours possible, mais il y a peu de chance que ça dure», abonde Jérôme Sabathier. Tout d’abord, le risque géopolitique reste patent. «Trois grands pays producteurs sont à risque», pointe l’expert alors que la Libye reste fragile et que l’Iran et le Venezuela restent dans le viseur de l’administration américaine.

Par ailleurs, même si Donald Trump continue d’afficher l’objectif d’un baril à 50 dollars, il n’est pas sûr que l’industrie américaine le suive. «Le pétrole de schiste [shale] est rentable et peut en majorité produire à 30 dollars le baril, mais il s'épuise vite : les producteurs doivent régulièrement forer et fracturer à nouveau la roche. Pour faire cela de manière confortable, la Réserve fédérale de Dallas estime qu’ils ont besoin de 65 dollars le baril», rappelle Jérôme Sabathier. C'est cette réticence des pétroliers à rogner leurs marges qui, du côté de Riyad comme d'Austin, risque de limiter toute guerre des prix trop agressive.

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