L’Usine Nouvelle - Vous avez publié une étude sur le rapport des employés au bureau à l’heure de la pandémie. Vous êtes aussi architecte. A ce titre, vous construisez et aménagez des espaces tertiaires depuis plusieurs années. Diriez-vous que le Covid et le télétravail changent en profondeur les attentes de vos clients ? Allons-nous vivre une rupture ou restons-nous sur la même tendance ?
Philippe Paré - Nous sommes plus face à une évolution qu’à une révolution. On observe une accentuation des tendances en cours, davantage qu’une révolution qui viendrait balayer toutes nos certitudes. C’est une accélération plutôt qu’un grand chamboulement. Le confinement et ses suites ont montré qu’il était possible de travailler à distance, mais on a aussi perçu les avantages du travail en présentiel, le rôle joué par le bureau. Nous ne sommes plus à considérer comme certains à l’issue du premier confinement que le télétravail va tout remplacer, qu’il le peut. Le regard est désormais plus équilibré, nuancé. Les entreprises et les employés vont chercher à trouver un équilibre qui offre à ces derniers davantage de flexibilité, comme ils le demandent, sans que cela nuise au besoin de collaborer dans l’entreprise.
La valorisation du lieu de travail en France est plus marquée qu’ailleurs.
L’étude que vous avez publiée est internationale. Y a-t-il une spécificité française eu égard à ces enjeux ?
Nous avons interrogé des personnes en France, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en Australie et observé des différences d’un pays à l’autre. Dans le cas de la France, ce qui a retenu notre attention c’est que les employés sont plus attachés à la présence que dans d’autres pays. La valorisation du lieu de travail y est plus marquée qu’ailleurs. On a vu des salariés continuer à venir travailler malgré la pandémie. Plus qu’ailleurs, les français étaient prêts à prendre des risques pour venir sur leur lieu de travail.
L’avenir est donc à un univers de travail hybride, conjuguant télétravail et présence physique ?
Nous sommes convaincus de l’importance des espaces de travail, où il est possible de se retrouver physiquement. Il semble y avoir un point charnière à 1 ou 2 jours de télétravail, en France notamment. Au-delà, la possibilité d’une bonne collaboration, d’une communication de qualité se détériore. Il y a aussi une perte de travail. Aujourd’hui, on a pris conscience que le lieu de travail est important.
Vous parlez d’employés. Y a-t-il des différences entre les employés, les managers et les cadres supérieurs ?
Nous avons observé en France que les réponses sur les lieux de réunion variaient en fonction de la place dans l’organisation. Les employés, le personnel technique et administratif sont satisfaits par les réunions virtuelles à distance. A l’inverse, les cadres supérieurs disent préférer les réunions en présentiel, y compris en dehors de l’entreprise, dans un co-working ou chez un client ou un partenaire... Ce que nous observons aussi, c’est que les cadres supérieurs étaient habitués au télétravail avant la pandémie. Ils avaient une certaine liberté. La pandémie a en quelque sorte ouvert la boîte de Pandore, en montrant que tout le monde pouvait le faire et que la majorité le souhaitait, dans certaines limites. Ce privilège des dirigeants pourrait bien disparaître ou, en tout cas, certains pourraient vivre la situation d’après de cette façon.
Ce que l’étude montre aussi, c’est le désamour confirmé pour l’open space...
Passer beaucoup de temps à la maison a amené beaucoup d’employés à revoir la manière dont ils évaluent leur espace de travail, qu’il soit à domicile ou au bureau. Pour nombre d’entre eux, l’espace à domicile était de meilleure qualité que le bureau, en raison de la vue sur l’extérieur, l’accès à l’extérieur, la propreté du lieu, l’accoustique... Dans l’optique du retour au bureau, les entreprises vont devoir faire avec des attentes renouvelées des salariés, qui ont vécu autre chose. Elles ne pourront pas l’ignorer et vont devoir proposer un espace qui soit perçu comme supérieur à celui des salariés en présentiel. C'est un vrai défi. Il va falloir repenser complètement l’approche de l’open space, en privilégiant des espaces plus structurés, séparés, davantage pensés pour une équipe, plutôt que ces déserts infinis de tables de travail alignées.
A quoi pourrait ressembler selon vous le bureau du futur ?
Nous parlons de boîte à outils – kit of parts – pour indiquer qu’à l’avenir, le mobilier va prendre de plus en plus de place. Les entreprises vont devoir chercher des manières plus flexibles de définir l’espace, avec des cloisonnements plus agiles dans des espaces plus ouverts. Il va falloir définir un environnement qui puisse s’adapter aux besoins des salariés, au fil de la journée, selon les tâches qu’il exécute. Le temps où le salarié devait s’adapter à l’environnement est largement révolu. Le rôle de l’entreprise va être de donner aux salariés les outils pour qu’ils puissent définir leur environnement de travail.
De façon plus générale, je crois beaucoup aux cadres plus participatifs. Nous avons travaillé pour Equinix, où nous avons proposé de faire en sorte que les salariés puissent participer à la décoration de leur espace de travail. Pour cela, ils pouvaient choisir un objet qui rappelle leur enfance, objets chinés dans des brocantes... Le résultat est un espace unique, qui a son propre caractère, avec une forte touche émotionnelle.
C’est le triomphe du meuble à roulettes, qui offre de moduler encore et encore l’espace de travail ?
Oui. D'ailleurs j’ai designé pour Gensler, en collaboration avec Fantoni, un système de mobilier où tout est modulaire et sur roulettes. Il va falloir donner aux salariés l’opportunité de contrôler leur environnement de travail. Le télétravail est une expérience où l'on est obligé de faire confiance à l’autre. Cette attitude devrait se perpétuer au retour au bureau, sous cette autre forme, en donnant le pouvoir d’aménager aux salariés. Ce n’est pas quelque chose d’anecdotique. Cela va participer à l’attractivité de l’employeur, notamment vis-à-vis des jeunes générations, qui iront chez les employeurs qui leur font confiance.
Johan Dehlin pour Genslin Photo Johan Dehlin pour Gensler
Tout cela va se faire en réduisant le nombre de mètre carrés ?
C’est toujours très difficile de faire des prévisions sur quelque chose d’aussi précis que le nombre de mètre carré par salarié. Mon intuition me dit qu’il y aura un recul, mais pas aussi important que ce qu’on imaginait à l’issue du premier confinement. Je crois aussi qu’il va y avoir une volonté de créer des mètres carrés de meilleure qualité. Les dirigeants vont réaliser l’importance du bureau comme lieu et comme outil de travail. Des mètres carrés bien aménagés, où les salariés ont l’initiative et auront un impact sur la productivité de l’entreprise. Pour nous designers, c’est important et inspirant.
Nous devrions assister à une réinvention des lieux de travail, autour des enjeux d’innovation de collaboration. Ce que le télétravail réussit bien, c’est la manière linéaire de travailler. Les bureaux font leur preuve pour la collaboration impromptue, les échanges spontanés, les apprentissages par osmose... Ce qui est très difficile à obtenir en télétravail. Il va falloir réinvestir les bureaux autour de ces enjeux.
Les entreprises du numérique, notamment, disaient devoir retourner dans les centre-villes, parce que les jeunes ne voulaient plus aller dans des bureaux trop éloignés. Moins de mètres carrés c’est aussi retourner au centre ?
Je ne crois pas beaucoup à l’option dite du hub and spoke, où on “éclate” le bureau avec des centres satellites. Ce qui est important, c’est la ville comme lieu de travail pour les services autour. Ce qui manque souvent aux salariés qui en sont éloignés, ce sont lieux de sociabilité, pour prendre un verre le soir. Cela va devenir encore plus critique si, demain, le lieu de travail est encore plus un lieu de rencontre, d’échange. Avec un ou deux jours de télétravail, ils vont être très en demande de ces échanges informels au travail et autour du lieu de travail. Cela peut être aussi l’occasion d’intégrer les modes de transport alternatifs. Nous travaillons actuellement sur un projet dans le XIIIe arrondissement de Paris, avec un accès pour les vélos qui soit proche de l’accès principal.
Pour lire l'intégralité de la synthèse de Gensler pour la France, cliquez sur l'image ci-dessous.



