L'Usine Nouvelle. - Votre ouvrage écrit avec Monique Dagnaud, "Génération surdiplômée", commence avec un chapitre intitulé “tu seras un talent mon fils”. Que dit ce terme sur l'identité de ceux que vous appelez les 20 %, soit les surdiplômés ?
Jean-Laurent Cassely. - Monique Dagnaud et moi avons écrit sur la place et le rôle qu’occupent les plus diplômés dans la société, les 20% dotés d’un Master universitaire ou d’un diplôme de grande école, qui n’ont jamais été aussi nombreux. Nous avons ausculté ce groupe que nous appelons les surdiplômés sous tous les angles : leur parcours de vie, leur cursus, le travail, les modes de vie ou encore le rapport à la politique... A l’origine de cet ouvrage se trouvent nos observations dans les lieux d’innovation que nous connaissons bien, ma co-auteure et moi, des univers au sein desquels on ne croise généralement que des hauts diplômés. Nous avions l’intuition que ce qu’on attendait des profils de premiers de la classe avait changé. On n’attendait plus des cadres obéissants et scolaires mais plutôt des gens curieux, capables de remise en cause, d’apprendre par eux-mêmes, ce qu’on recoupe sous l’appellation des savoir-être. La notion de talent raconte, synthétise l’évolution de l’économie et de sa partie la plus innovante, la plus créative.
Le talent ne ressemble pas à l’ingénieur-cadre des années 1970-1980, il travaille plutôt en petite équipe comme chef de projet, il possède une forte expertise technique mais il sait aussi animer une réunion, un séminaire... L'exemple le plus extrême du livre est une influenceuse yoga, qui a fait de brillantes études, étudié et travaillé à l’étranger. Avec elle, ce que nous montrons c’est qu’un talent contient toujours une dimension “réalisation de soi” ou “recherche d’impact”.
Quand on parle de savoir-être, on pourrait croire qu’il se substitue au diplôme. Il n’en est rien à vous lire : il faut le diplôme et les savoir-être.
Oui. Les deux vont de pair.
C'est en partie à l’école, et plus spécialement dans les études supérieures, que l’on apprend à devenir un talent. D’ailleurs quand j’entends les discours critiques sur les écoles de management, je suis toujours frappé par le décalage. On tombe vite dans la caricature des jeunes loups, des requins de la finance, agents du néo-libéralisme... C’était vrai dans les années 90. Ces écoles travaillent sur l’ouverture sur le monde, sur la place de l’anglais et de l’international. La génération du film L’auberge espagnole passait un an en Espagne grâce à Erasmus et trouvait ça sympa. C'était une parenthèse. Aujourd’hui, les jeunes partent en Asie ou aux Etats-Unis.... L'aisance culturelle cosmopolite fait partie de ce qu’on apprend dans ces écoles, certains cursus se déroulent intégralement en anglais.
En France le discours sur la reproduction sociale refait surface, mais on ne voit pas toujours que ses modalités ont évolué, que le capitalisme contemporain n’attend plus seulement une excellence opérationnelle, technique. On attend une aisance relationnelle, un certain rapport au monde. C'est le milieu social qui l’apprend, repris et accentué par l’école.
Linkedin est le Facebook des 20%
— Jean-Laurent Cassely
Dans ses savoir-être, il y a la capacité à se raconter. Le storytelling est clé chez les 20%.
Certes, les personnes nées dans les années 1980 à 2000 constituent la génération réseaux sociaux, se raconter est naturel pour eux… Mais il ne faudrait pas en déduire que tous les Millennials ont le même rapport aux réseaux. D’ailleurs, les études sociologiques montrent que ceux qui s’expriment le plus sur les réseaux sont les gens surdiplômés dont nous parlons dans le livre. Je fréquente beaucoup Linkedin qui est le Facebook des 20%. Le contenu d’expertise, d’analyse ou de prise de recul est produit uniquement par ces catégories là. C’est aussi le cas sur Twitter, avec une dimension moins business et plus militante. C’est aussi la génération des start-ups, des Ted X, du pitch comme méthode de présentation. Raconter son parcours de vie, se mettre en avant fait partie de leur bagage culturel. Nous avons été frappés par le nombre de gourous du management ou de méthodes innovantes qui portent des noms anglais ou des sigles que les interviewés nous ont fait découvrir. Ils sont aussi très consommateurs de podcasts ou de livres sur la réalisation de soi.
Comment ces surdiplomés voient-ils l’entreprise ? Repoussoir ou rêve ? On les sent très pragmatiques, prêts à l’utiliser, mais aussi prêt à la lâcher le jour où...
Nous avons rencontré des personnes qui avaient un double diplôme, puis passé des années à apprendre, nous dire avoir arrêté le conseil en entreprises au bout de trois ans, parce que ça ne leur plaisait pas finalement, qu’ils en avaient marre ou que c’était un bullshit job. Ils avaient le profil des personnes qui une génération plus tôt aurait en mis en avant la sécurité, la stabilité, l’ascension sociale. On s’est retrouvé avec une minorité de profils qui privilégiaient une logique d’épanouissement. On peut passer du conseil au journalisme ou du privé à l’associatif. La notion de progression de carrière n’a pas disparu, mais elle est plus sinueuse.
Beaucoup de ces jeunes innovateurs ont grandi dans des familles de classes moyennes ou supérieures, avec souvent des parents enseignants ou médecins. Ils ont évolué vers d’autres milieux sociaux mais ils gardent cette notion d’engagement. Du coup, ils estiment avoir une responsabilité du fait de leur accumulation de capital scolaire. On se tromperait si on imagine que cette façon de quitter un super poste pour aller travailler dans une entreprise éthique n’est qu’une quête égoïste ou un caprice.
Ces parcours restent minoritaires. Ce sont peut-être des éclaireurs. Dans le livre, on parle d’une sous-élite, qui exerce les fonctions d’expertise dans les entreprises et les start-ups, et d’une alter-élite qui renouvelle les métiers et secteurs de l’engagement (éthique, ESS, tiers-lieux…), cette dernière propose une alternative au modèle actuel : une autre façon de travailler, de s’engager, de vivre même parfois. Ils évoquent la gauche des années 70 et des nouveaux mouvements sociaux, sauf qu’aujourd’hui ils allient cette fibre sociale et la volonté d’entreprendre. C’est une génération du concret, de l’initiative plus que de la politique ou de la manif.
Pour rassurez vos lecteurs DRH, il y a toujours des jeunes diplômés qui veulent un parcours dans une entreprise. Et ils sont majoritaires.
Les centres des grandes métropoles françaises ressemblent de plus en plus aux villes universitaires et tertiaires américaines
— Jean-Laurent Cassely
Cette génération de surdiplomés est-elle constituée pas les cousines et les cousins pas si lointains des jeunes Californiens ?
L’idéologie californienne a émergé aux Etats-Unis dans les années 1990, faisant monter une classe d’innovateurs qui faisaient fortune dans la tech tout adoptant un mode de vie cool et détendu, prenant ses distances avec les codes de la bourgeoisie rentière. Ce groupe se définit par un capital culturel important et pas uniquement par son revenu. Or pour bien saisir ces évolutions sociales, la grille d’analyse marxiste pure et dure, qui oppose capital et travail et se limite aux inégalités économiques, ne suffit pas. Elle ne peut pas expliquer pourquoi San Francisco et Manhattan ont voté démocrate à 90 % aux dernières élections présidentielles. Cette sociologie anglo-saxonne est arrivée en France avec un décalage temporel d’une vingtaine d’années, et l’analyse qu’on fait de ces phénomènes est tout aussi retardée.
Pour répondre à votre question, effectivement les centres des grandes métropoles françaises ressemblent de plus en plus aux villes universitaires et tertiaires américaines, qui ont vu avec la concentration des travailleurs de l’économie de la connaissance apparaître un nouveau style de vie : coworking, boutiques healthy, alimentation naturelle, vélo, café équitable, préoccupations pour l’environnement...
Ces 20 % sont ils vraiment homogènes ? Qu’ont en commun le jeune qui a fait un master de sciences sociales dans une université de troisième rang et une diplômée d’école d’ingénieurs du groupe 1 ?
Juste un chiffre avant de vous répondre. La massification de l’enseignement, puis de l’enseignement supérieur a atteint aussi les grandes écoles. Si elles restent relativement élitistes, cette élite a grossi. Ce sont environ 300 000 jeunes qui siègent sur les bancs des écoles d’ingénieur et de commerce, sauf cette année pour les raisons sanitaires, et plus de 80 000 sortent avec un diplôme de grande école, chaque année. En ajoutant les Master universitaires, on obtient grosso modo 200 000 diplômés de niveau bac+5 par an.
Évidemment que ce groupe n’est pas homogène. La première distinction se fait entre ceux qui remplissent des fonctions traditionnelles (médecin, enseignant, notaire, cadre de PME), et qui sont disséminés sur tout le territoire, et ceux qui exercent les métiers de l’innovation, plus concentrés dans les grandes villes. Trouver un emploi de chef de projet numérique est compliqué dans une ville de sous-préfecture, et cette spécialisation spatiale pose une vraie question sur le rôle et la place des élites culturelles dans le monde de demain. L’autre subdivision au sein des 20% se fait entre ceux qui choisissent le monde de l’entreprise et ceux qui sont plus intéressés par les voies alternatives de l’économie non marchande, associative, ou par l’innovation sociale et environnementale. Dans le livre, nous nous sommes intéressés aux innovateurs en priorité et et je suis d’accord avec vous, un master de socio ce n’est pas une école de commerce et une Sup de co de métropole régionale, ce n’est pas la même chose qu’un double diplôme HEC Stanford.
Mais ils ont certaines aspirations communes malgré tout. Même si les étudiants en faculté n’ont pas forcément l’impression d’appartenir à une élite. Un diplômé déclassé reste d’abord un diplômé. L’étude du vote est éclairante. Les déclassés diplômés ne votent pas comme les pas classés du tout ! Ils ont tendance à chercher des alternatives et à regarder vers l’avenir, alors que la colère sociale des catégories populaires les pousse à regarder à la fois vers le bas et vers l’arrière, vers le monde d’avant, c’est assez frappant dans toutes les études d’opinion menées sur le rapport à la crise actuelle.
Même privés de possibilité d’insertion sur le marché du travail, les diplômés ont des ressources culturelles et seront plutôt mieux armés pour trouver des alternatives. Le diplôme n’est pas qu’un passeport pour l’emploi, il donne des moyens de se transformer et procure des marges de liberté, qui vont du télétravail à l’aisance relationnelle en passant par la remise en question personnelle. Certaines personnes non diplômées du supérieur n’ont aucune perspective du tout. Aucune.
Ceux qui qui accusent Emmanuel Macron d’être le président des riches, ils pensent plutôt aux 1%. En refermant votre livre, on se dit qu’il était surtout le président des 20 % ?
Exactement. Ajourd’hui, c’est moins vrai parce que le "macronisme" a évolué. Il s’est déplacé vers la droite. Sa base électorale a vieilli. Une partie des surdiplômés va rester LREM, l’autre va aller vers l’écologie, notamment l’alter élite. Mon pronostic est que l'écologie va cristalliser la contestation à l'avenir.
Ed Odile Jacob Le basculement écolo de Paris, Lyon, Bordeaux est très symptomatique. J’entends que ces élections ont été particulières, qu’il y a eu de l’abstention et notamment les plus âgés. Reste que ce sont les trois villes les plus chères car elles concentrent l’économie de la connaissance, celle qui emploie les surdiplômés, d’ailleurs les équipes gagnantes sont composées de chercheurs, d’ingénieurs, d’enseignants et de consultants. Cela pourrait être un avant-goût de la recomposition politique qui vient.
Il y a selon moi trois inconnues. D’abord la question des partis que j’appelle pure-player, parce qu’ils sont nés après la crise des partis traditionnels, et qu’ils ne regroupent que des diplômés. Ça a commencé avec En Marche à ses débuts. Ça se vérifie avec des mouvements générationnels qui tournent autour de l’écologie. Quelles alliances trouveront-ils ? Parce que si vous avez bien compté, nos 20%, même réunis, ne font pas une majorité électorale…
Avec le Covid, une partie des surdiplômés va peut-être rejoindre le camp des déclassés, des personnes en difficulté. Enfin, la question de la souveraineté reste une inconnue. Je ne suis pas certain que les surdiplômés voteraient aujourd’hui en majorité pour Maastricht ou le traité constitutionnel.



