L'Usine Nouvelle. - Qu'est-ce qu'un philosophe comme vous – métaphysicien de surcroît – peut apporter à des assemblées de cadres ?
Raphaël Liogier : Il faut aller contre l'image convenue selon laquelle la philosophie, et plus encore la métaphysique, serait un domaine abstrait. Au contraire. Pour bien comprendre, laissez-moi prendre une image qui surprendra peut-être certains lecteurs : le vélo. Si vous pensez à ce que vous devez faire pour tenir l'équilibre et avancer, vous risquez surtout... de tomber, donc vous ne faites que focaliser sur l'objectif (et dans ce temps d'activité, vous avez raison).
Pour se libérer de cette fixation et repenser à l'ensemble des mécanismes qui font avancer le vélo, il faut d'abord s'arrêter et descendre un moment. C'est cela la philosophie. Et ce sera ensuite utile en se remettant en selle, pour passer un palier, dans la pratique donc.
Aujourd'hui on ne sait plus descendre de vélo. Idem pour la natation : on coulerait si on pensait à chaque mouvement au moment de le faire. Mais on peut améliorer sa nage si l'on s'arrête pour repenser à notre façon de nager. Il en va de même dans la vie, dans l'entreprise. Par exemple, si vous ne pensez qu'à la rentabilité tout le temps, vous finissez par ne plus penser à ce qu'elle est vraiment.
Le philosophe apprend donc à réfléchir à ce qu'on fait quotidiennement sans plus y réfléchir ?
On confond trop souvent la pratique et le concret. C'est complémentaire comme deux temps nécessaires, mais pas équivalent. La métaphysique propose de sortir de la pratique pour revenir à la pensée qui prend en compte le concret (c'est-à-dire la complexité d'ensemble). Les modèles de management enferment trop souvent les gens dans des cadres en prétendant les aider. Le résultat est que ces modèles empêchent de passer au palier supérieur, de penser à autre chose, de penser un au-delà. C'est pour cela que j'aime insister sur ce paradoxe : rien n'est plus concert que la théorie, car elle nous apprend à voir avec recul, à sortir du cadre. La pratique est au contraire une abstraction, un cadre qu'on ne sait plus penser. C'est comme la morale, au fond : ça sert surtout à ne pas penser aux raisons pour lesquelles on agit d'une façon (parce que c'est bien, parce que ce n'est pas bien).
Philosopher au travail, c'est apprendre à être critique sur la manière dont l'entreprise fonctionne ?
Les gens ont besoin de penser pourquoi ils agissent comme ils agissent. Souvent cela leur échappe. J'aime dire que fondamentalement l'Homme est un pilier de bar parce qu'il a besoin d'abord de se raconter.
— Raphaël Liogier
C'est apprendre à sortir des discours de la pratique, pour comprendre le concret. On est certes arrivé à un haut niveau d'efficacité pratique, en ayant recours à des modèles psychologiques manipulateurs. Or, je suis persuadé que les gens ont aussi besoin de penser pourquoi ils agissent comme ils agissent. Souvent cela leur échappe. J'aime bien dire que fondamentalement l'Homme est un pilier de bar parce qu'il a besoin d'abord de se raconter. Or tous les modèles managériaux que j'évoquais à l'instant oublient cette dimension. Et cela provoque d'immenses souffrances. Car l'expérience vécue n'a plus de signification et ne peut donc plus être racontée positivement.
Philosopher pourrait contribuer à réduire la souffrance au travail, ce thème qui se développe depuis plus d'une décennie ?
Si vous parlez du burn-out, je ne pense pas que cela soit dû au fait qu'on travaille plus durement qu'auparavant. Il n'y a pas si longtemps, nos ascendants travaillaient beaucoup plus, dans des conditions difficiles physiquement. C'est autre chose qui produit le burn-out. Les entreprises ont d'ailleurs créé la culture d'entreprise, qui est une mise en scène permettant de se raconter positivement pour répondre au burn-out. Ce faisant, elles essaient de soigner le symptôme, mais ne s'attaquent pas à la cause, qui est métaphysique.
La philosophie en entreprise est-elle réservée aux gens qui se sentent mal ? Si tout va bien, on peut s'en passer ?
Malheureusement, le malaise est vraiment général. Aujourd'hui, on fait face à un malaise structurel lié à une dérive du système depuis cinquante ou soixante ans. La raison ? Un manque de la philosophie telle que je viens de l'évoquer. D'une certaine façon, je dirais que l'entreprise elle-même en souffre. Elle a tendance à faire croire et à se persuader qu'elle est une solution au malaise. Or, la cause profonde est l'infantilisation matérialiste dans laquelle nous sommes collectivement plongés.
Les individus, qu'ils aillent bien ou mal, ont avant tout une demande de vérité. Ils sont prêts à écouter ce qu'on leur dit s'ils sont convaincus qu'il y a une épaisseur de vérité. Ils ne savent pas toujours expliquer pourquoi, mais ils perçoivent de manière confuse que ce qu'on leur dit dans le monde professionnel n'a pas cette épaisseur.
Qu'est-ce qui différencie la philosophie dans ces conditions d'une solution clés en main ? Pour forcer le trait, qu'est-ce qui fait la différence entre la démarche philosophique appliquée à l'entreprise et un coaching pour développer ses résultats ?
Le philosophe n'arrive pas en disant “j'ai la solution” ou “j'ai une méthode pour aller bien”. Il travaille sur le sens. Et le sens ne se donne pas, il se co-construit. Il s'élabore. La philosophie ne donne pas de réponse, mais elle aide à toucher la question de la cause, sur le sens profond, sur ce qui est le plus concret pour nous. Elle questionne le sens de nos désirs concrets, dont découlent notre vision du monde et nos comportements.



