[Industry story - Le podcast] Le monde du silence - L'histoire du miraculé d'Hiroshima et Nagasaki

Ingénieur pour Mitsubishi, Tsutomu Yamaguchi est une victime de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, il est probablement l’homme le plus chanceux du monde.

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Tsutomu Yamaguchi, victime de la Seconde Guerre mondiale
Tsutomu Yamaguchi, victime de la Seconde Guerre mondiale

Paul Tibbets pense à sa mère. Il a baptisé son avion B-29 en son honneur. Tsutomu Yamaguchi pense à son fils. Et sourit. Katsutoshi lui manque. Cela fait trois mois que l’ingénieur de 29 ans est en mission pour Mitsubishi Heavy Industries à Hiroshima. Il y conçoit le prototype d’un pétrolier prometteur. Avec chaque jour la peur d’une nouvelle frappe aérienne. Alors, il est heureux de pouvoir quitter la ville ce matin du 6 août 1945 et de rentrer enfin chez lui. Dans le ciel, le colonel Tibbets survole le Pacifique aux commandes d’« Enola Gay ».

Tsutomu prend la direction de la gare avec ses collègues Kuniyoshi Sato et Akira Iwanaga, quand il se rend compte qu’il n’est pas en possession du timbre de voyage obligatoire. Le voilà qui rebrousse chemin en direction du chantier naval pour l’obtenir au plus vite. Lorsqu’il traverse ce long champ de pommes de terre, il distingue au loin un avion larguant un objet porté par deux parachutes. Il est à trois kilomètres de ce qui va devenir dans 43 secondes l’hypocentre de la première bombe nucléaire meurtrière. Un immense flash brise net le ciel. Tsutomu se cache dans un fossé avant que l’onde de choc ne souffle la ville. Projeté dans les airs, il atterrit à plusieurs mètres, inconscient. Le bruit et la fureur se sont déchaînés. Lorsqu’il se réveille sous une pluie silencieuse de cendres noires et radioactives, Tsutomu ne voit plus, n’entend plus. Il a les tympans percés, les bras, le visage et le torse brûlés.

Un claquement de bombe

La vue revenue, c’est sous un épais voile noir rendant l’air irrespirable qu’il découvre les ruines. Tout a changé, plus rien n’est comme avant. La ville n’existe plus. Les bâtiments, les arbres, les hommes, les femmes, les enfants... ont été effacés en un claquement de bombe. L’ingénieur parvient à retrouver ses deux collègues vivants. Tous trois passent la nuit dans un abri anti-aérien. Le lendemain matin, hagards et fiévreux, ils rejoignent la gare pour fuir la ville. Seul le tracé des rues subsiste et les guide dans ce champ de décombres et de corps fondus. Lourd de centaines de blessés, le train sillonne le pays durant 300 kilomètres.

Il explique à son supérieur l’état dans lequel il se trouve et raconte l’horreur qu’il a vécue.

Aux premières heures du 8 août, Tsutomu retrouve sa mère, sa femme, son fils, son foyer. Brûlant, le corps tavelé, lesté de cloques purulentes et de plaies infectées, il est soigné et bandé de la tête aux pieds à l’hôpital. Le lendemain, jeudi 9 août, toujours souffrant, il rejoint comme prévu les bureaux de Mitsubishi. Il explique à son supérieur l’état dans lequel il se trouve et raconte l’horreur qu’il a vécue. Il est 11h02 quand la même lumière aveuglante survient. À Nagasaki, l’enfer recommence. Tsutomu se jette à terre avant que le souffle n’emporte tout, fenêtres et bandages. Il survit une seconde fois. Mais dès qu’il reprend ses esprits, il ne pense qu’à sa femme et à son fils. Il les retrouve sains et saufs, réfugiés dans un abri. Rescapé, Tsutomu va désormais se murer dans le silence. Ne pas avouer qu’il est un hibakusha. Un survivant affecté par la bombe est victime de discriminations, considéré fragile et porteur de symptômes que l’on craint héréditaires.

Tsutomu Yamaguchi pense à son fils. Et pleure. En ce début de XXIe siècle, Katsutoshi vient de décéder à l’âge de 60 ans d’un cancer généralisé. Tsutomu en est persuadé, c’est un ricochet tardif de la bombe. Alors, à 89 ans, il écrit pour faire entendre son histoire. Et raconte. Aux jeunes générations, il transmet la flamme fragile de la mémoire. Et devient officiellement le seul homme à avoir survécu à deux bombes nucléaires. #

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3708-3709 - Juillet-Août 2022

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