Au soir du 7 juin 1926, à l’angle de la Gran Via et de la rue Bailén, un tramway percute un vagabond. Le conducteur descend, observe le corps, le déplace sur le bas-côté et reprend sa route. Des passants interpellent des taxis pour emmener le malheureux à l’hôpital mais tous refusent. Il faudra l’intervention d’un agent de police pour que l’un d’eux finisse par déposer ce misérable barbu et chenu dans un dispensaire. Non loin, la Sagrada Familia surplombe Barcelone.
Babylone à Barcelone
Bien des années plus tôt, l’immense maquette s’est effondrée. La structure en trois dimensions, faite de cordages et sacs de toile remplis de plomb, symbolisait une église destinée à trôner au sein d’une cité ouvrière commandée par l’industriel Eusebi Güell. Les rats ont rongé les cordeaux et la toile imprégnés d’huile et d’effluves de charcuterie manipulés par le modéliste après son déjeuner. Des mois de travail. Antoni Gaudi et son équipe d’ingénieurs doivent tout rebâtir.
Le cœur brisé par une femme qu’il a trop longtemps courtisée sans se dévoiler et qui s’est éprise d’autres bras, Gaudi a renoncé à l’amour pour se consacrer à la foi et à son travail. Damia Mateu, le fondateur de la marque d’automobiles Hispano-Suiza, la veuve du fabricant de tissus Clavet, la famille Batllo… les riches entrepreneurs catalans font appel aux services de l’architecte à la mode dans ce XIXe siècle qui s’achève. Celui qui bouscule les conventions de la tradition en s’inspirant de la nature et du Moyen Âge.
Pour certains, cette architecture novatrice et énigmatique ne peut être que l’œuvre de consommateurs de champignons hallucinogènes.
En 1886, l’un de ses premiers chantiers révolutionnaires est le palais Güell, en plein Barcelone. Héritier des usines fondées par son père dans les mines et le ferroviaire, Güell a créé Asland, la première usine de ciment industriel de Catalogne. Puissant et fortuné, attaché aux valeurs de sa région, il propose à Gaudi de lui bâtir un palais à deux pas de la Rambla. Excentrique, confortable, luxueuse, la bâtisse à la façade sombre impressionne. Babylone à Barcelone. Elle scelle le début d’une grande amitié. L’un devient le mécène, l’autre l’artiste capable de réaliser les ouvrages les plus fous.
Désormais, Güell imagine un projet plus ambitieux, inspiré des cités ouvrières et bourgeoises anglaises, où la tradition de la vie rurale et catholique catalane se marie à la modernité et au confort de la ville. Où la nature reprend sa place et son droit. Güell achète d’immenses terrains sur lesquels il prévoit une cité-jardin divisée en soixante parcelles desservies par un réseau de chemin de fer. Pourtant, le plan dérange certaines âmes. L’architecture novatrice et énigmatique ne peut être que l’œuvre de consommateurs de champignons hallucinogènes, pis de francs-maçons. Les deux hommes finissent par s’installer dans ce parc qui prend vie.
Mais un autre projet de grande envergure tient occupé Gaudi depuis plusieurs années. Celui de l’église de la Sainte Famille. Il hérite d’un chantier laborieux et le repense entièrement. L’édifice doit honorer la chrétienté et être le plus haut de la ville. C’est aussi un gouffre. Financier. Gaudi refuse de percevoir son salaire et néglige tout le reste, jusqu’à sa propre apparence. Seules comptent sa foi et la réussite de son entreprise.
Le 8 juin, le curé de la Sagrada Familia s’inquiète de l’absence de Gaudi. Le père Parés le retrouve à l’hôpital. Celui que l’on a pris pour un vagabond, à demi-conscient, souffre d’un traumatisme crânien. Dans son agonie, l’architecte accepte, s’il n’en doutait plus, qu’il ne verra jamais achevées ses deux œuvres. Il s’éteint l’après-midi du 10 juin, à bientôt 74 ans. Ses funérailles réveillent les foules et la ferveur. Pour les siècles et des siècles.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n° 3707 - Juin 2022



