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[Industry Story - Le podcast] L’homme de fer - Comment un petit malin a réussi à vendre la tour Eiffel

Adepte des tours de passe-passe, Victor Lustig vise cette fois plus grand. L’arnaqueur en herbe compte bien vendre la tour Eiffel vieillissante aux ferrailleurs.

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Tour Eiffel Paris

Depuis son procès en 1935, Victor Lustig n’a plus que les trois murs en béton blanc de sa cellule à séduire et sait qu’il n’en sortira que les pieds devant. On ne s’échappe pas d’Alcatraz. Sur l’un deux, une carte postale de la tour Eiffel. Son meilleur coup, celui qui l’a rendu célèbre et a précipité sa chute. Sur la photo, ces quelques mots qu’il a inscrits : « Vendue 100 000 francs ».

André Poisson n’est pas peu fier. Rendez-vous compte, il fait partie des cinq plus grands ferrailleurs du pays, petit groupe convié par le soi-disant représentant du ministère des Postes et Télécommunications en ce début avril 1925 pour une affaire de la plus haute importance. Et qui doit être tenue secrète. Le haut fonctionnaire a réuni dans l’un des salons de l’hôtel Crillon ces industriels appâtés par une proposition qui ne se refuse pas, mirifique. La tour Eiffel, prévue pour durer vingt ans et qui en affiche déjà trente-six, rouille, vieillit et ruine les finances de la ville de Paris. C’est d’ailleurs écrit dans le journal. L’article se conclut même par ces termes : « Devra-t-on vendre la tour Eiffel ? » Et c’est là que Victor Lustig puise sa nouvelle escroquerie.

L’homme est habitué de l’arnaque brillante, à coups de cartes truquées sur les transatlantiques, de tuyaux percés pour les courses de chevaux et même de prétendues machines d’impression de billets de banque à vendre. À son palmarès figure même Al Capone. Sa nouvelle combine est d’envergure, avec ses 300 mètres de hauteur. Lustig a décidé de vendre la tour Eiffel. Elle a beau avoir été le monument le plus haut du monde, le symbole de Paris, avoir permis des avancées technologiques, la Dame de fer a fait son temps. Il faut bazarder tout cela à la découpe, le plus discrètement possible jusqu’au début des travaux de déconstruction pour ne pas chagriner les Parisiens.

7 000 tonnes de ferraille et un pigeon

La Dame de fer a fait son temps. Il faut bazarder tout cela à la découpe

Lustig, dégarni, balafré, le regard sombre, n’a pas le plumage qui se rapporte à son ramage. Prétendant agir au nom du gouvernement, il discourt, séduit ses prétendants par ses manières de chattemite, hypnotise. Muni d’un faux passe ministériel, il les impressionne en les emmenant directement en haut de la tour, sans payer ni patienter. Ces messieurs sont impressionnés et comptent bien remporter le contrat. Mais Lustig a déjà choisi sa cible. Poisson sera son pigeon. Le plus jeune des cinq ferrailleurs paraît le plus crédule. Il le revoit une seconde fois, en tête-à-tête, et réclame un pot-de-vin substantiel pour parachever l’idée que peut se faire le jeune provincial d’un haut fonctionnaire parisien.

Marché conclu. André Poisson signe, paye et devient le propriétaire des 7 000 tonnes de fer. Seule condition, jurer, pour éviter tout scandale, de garder le secret jusqu’à la démolition. Qui ne viendra jamais. Poisson, bourse vide, honteux, mais l’honneur sauf, se fait oublier. Permettant ainsi à Lustig de répéter la même opération un mois plus tard. Seulement cette fois, le nouvel acheteur n’a cure du scandale et du déshonneur. Il s’est fait avoir et le fait savoir. L’affaire sort alors dans la presse, celle de Poisson remonte à la surface, et Lustig fuit aux États-Unis.

Planches à billets, fausse monnaie, shérif entourloupé... Lustig est recherché, arrêté, condamné, enfermé, évadé, arrêté, emprisonné. En 1947, l’escroc magnifique parvient finalement à sortir du monument national qu’est la prison d’Alcatraz. Mais seulement pour épuiser ses dernières heures au Centre médical des prisonniers fédéraux des États-Unis, à Springfield, dans le Missouri. Un bâtiment bien moins glorieux.

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