Quel singulier objet que ce livre de Nathalie Azoulai. A tel point qu'il a fallu vérifier le genre auquel il appartenait selon l'éditeur. C'est un roman est-il précisé. Dont acte, mais quel étrange roman qui choisit pour héros un personnage aussi crucial qu'invisible et souvent inconnu de nos vies connectées : le Python (le langage informatique, pas le serpent).
Des rencontres pour comprendre
Lors d'un dîner chez des amis, la narratrice de cette drôle d'histoire observe le fils de ces hôtes qui préfère rester le nez collé sur son ordinateur plutôt que de rejoindre la table du repas. C'est que Boris est pris d'une passion : le code. L'observant longuement, la narratrice s'interroge sur cette étrange passion, qu'elle ne comprend pas : Boris semble happé par l'écran, coupé du monde avec son casque audio, où il écoute du Mozart.
Elle décide donc de se renseigner, d'essayer de comprendre de quoi il retourne et tente même d'apprendre les rudiments du code. Cela se fera par le biais de rencontres avec des passionnés de ce langage qu'elle croise plus ou moins longuement ou par des dialogues via les courriels avec quelques figures de cette communauté.
Décrire le monde avec le langage ou le code
Ce qui très vite la passionne est le rôle de ce langage. Comme romancière (si on fait l'hypothèse que la narratrice est écrivaine), la langue française est le matériau de son art. Elle cherche donc à comprendre cet autre langage qui sert aussi à dire le monde et à l'exprimer à partir de zéro et de un. Sans compter qu'il peut créer des actions qui ont un impact sur le monde.
La question de l'approche scientifique versus l'approche littéraire était déjà au cœur de "La fille parfaite", le précédent roman de Nathalie Azoulai, roman qui racontait la difficile amitié entre deux personnages issus de chacun des mondes. Python nous a semblé davantage réussi. Peut-être parce que là où le précédent ouvrage se concentrait sur le parcours et les relations entre les deux personnages, celui-ci s'ouvre au monde et aux autres. C'est au fil de rencontres, avec des humains souvent plus jeunes qu'elle ne l'est, que l'autrice est initiée au monde et aux mystères de l'informatique. Cela donne lieu à différents portraits très réussis.
Un ouvrage remarquablement construit
Ces rencontres sont pour l'autrice l'occasion de noter toutes les différences entre les deux approches du monde. «En vérité, je suis plus rétive que je n'en ai l'air : dès que Boris me donne une instruction, mon esprit ne peut s'empêcher de la convertir en image, métaphore, référence mythologique chargée de symboles, de pli et d'ombre, bref le contraire du code». Etonnamment, elle ne semble pas voir ce qui la rapproche de ces passionnés. On imagine sans peine que quand elle écrit un roman elle est aussi absorbée par son écran, devenant étrangère au monde qui l'entoure. Comme Boris...
Il faut louer l'autrice pour le remarquable travail de construction de ce roman, qui accompagne le néophyte pas à pas dans la découverte du code. Finalement dans un roman comme dans le code informatique, la maîtrise du langage et de ses règles ne fait pas tout. Il faut aussi avoir du style. Si vous lisez cet ouvrage, vous découvrirez en effet que certains codes sont plus élégants que d'autres, l'élégance se mesurant souvent à sa capacité à être économe. C'est la divergence avec le roman. Plus l'auteur excelle, plus il peut allonger la narration. Un art que maîtrise indubitablement Nathalie Azoulai.
"Python" Nathalie Azoulai POL 20 Euros



