Trust de Hernan Diaz est un grand roman contemporain et un paradoxe. Quand on entame la lecture de cet ouvrage ceint d’un bandeau rouge annonçant le «prix Pulitzer 2023», on s’étonne d’un tel choix de la part du jury aussi réputé et de la part des éditions de l’Olivier qui ont participé à découvrir d’importants auteurs venus des Etats-Unis. Il ne faut pas se laisser aller à sa première impression en découvrant un récit aux allures de roman de la grande Edith Wharton en moins bien et surtout écrit un siècle plus tard. Il faudra avancer dans le texte pour comprendre le tour de force que représente ce début. Une telle audace pour débuter un roman, voilà qui ne manque pas de panache !
Mon amie c'est la finance !
Trust relate l’histoire d’un financier new-yorkais, une sorte de génie ayant tout compris avant tout le monde – si bien qu’il se bâtit une fortune considérable et des critiques envieux. On l’accuse d’avoir contribué au krach de 1929 en anticipant et, ce faisant accélérant, la chute des cours. Personnalité solitaire, il épouse une femme qui hante le roman à la façon de Rebecca, l’héroïne de Daphné du Maurier (qui donnera un grand film d'Alfred Hitchkock). Trust tourne autour de la figure de cette femme morte précocement d’une maladie difficilement identifiée. Silhouette ambiguë et tout aussi solitaire que son époux, à peine se singularise-t-elle par ses activités de mécène de l'avant garde musicale.
C’est là qu’il faut dévoiler le procédé de ce roman qui en contient en quelque sorte quatre. Le premier qui ouvre le récit est un roman à clés qui aurait été écrit au début du vingtième siècle (d'où ce goût d'Edith Wharton qui persiste). Le second reprend plus ou moins les mêmes éléments dans un récit plus froid, façon biographie de milliardaire new yorkais. Il faut arriver au troisième roman (à notre avis le meilleur) pour comprendre ce que l’on vient de lire. Le quatrième livrera un ultime point de vue sur l'histoire qui vient de nous être raconté trois fois.
Quatre romans en un
Obligations (le premier) est un roman à clés qui aurait été écrit par Harold Vanner, qui relate le vie et l’œuvre de Benjamin Rask et son épouse, soufrant de troubles psychiques. Envoyée dans une clinique, elle subira un traitement violent qui la conduira à la mort, tandis que son époux s’enrichira ayant investi dans le laboratoire qui avait mis au point le dit traitement. C’est parce qu’il sait qu’il a servi avec son épouse, Mildred, de modèle à ce roman qu’Andrew Bevel signe sa version de l'histoire, le deuxième roman.
Pour cela on découvre dans la partie suivante que l’ébauche présentée a été rédigée par Ida Bartenza, une jeune femme de Brooklyn, fille d’un anarchiste émigré italien, qui revient des années plus tard sur la généalogie de ce récit et les questions qu’elle continue de se poser à ce sujet. On ne dira rien de plus sur la quatrième partie, mais le récit d’Ida raconte aussi les conditions de sa découverte. Ecrit ainsi, tout cela peut sembler complexe. Le talent d’Herman Diaz est que son roman, qui contient les quatre autres, est très aisé à lire et à suivre.
Etonnants echos cannois
La puissance de Trust réside notamment dans la richesse des thèmes qu’il aborde et des questions qu’il pose. On notera d’étranges échos entre ce roman et la Palme d’Or de cette année, Anatomie d’une chute. Dans les deux cas, il s’agit de l’histoire d’un couple, de la place de l’un et de l’autre, d’une femme soupçonnée d’être une meurtrière dans un cas, d’avoir été supprimé dans l’autre et de l’incertitude du réel dès lors qu’il devient récit. On y trouve aussi bien une description à la Fitzgerald de la vie des riches qu’un reportage sur la vie des immigrés italiens dans la première moitié du vingtième siècle. On peut y lire une critique de l’histoire officielle des Etats-Unis et de la finance ou encore un grand roman féministe.
Trust est tout ça et bien davantage encore. Comme tous les grands romans, c’est d’abord un monument d’ambiguïté. On progresse dans ce roman, comme on marcherait dans un sable mouvant. Plus on croit comprendre, plus on se pose de questions et le couple héros de l’histoire reste aussi opaque au début qu’à la fin. Qui était vraiment Andrew Bevel, au-delà de la trace qu’il a voulu laisser en commandant son histoire ? Qu’est-il arrivé à son épouse Mildred ? L’ultime récit de son épouse est-il plus crédible que les récits précédents ? Car chaque récit éclaire différemment les autres.
Loin du roman à thèse, Trust est une puissante réflexion sur les pouvoirs de la fiction. Dans la politique et l'économie évidemment, mais aussi dans nos vies. Sommes nous davantage que l’histoire que nous voulons bien nous raconter et raconter aux autres ? Une question aussi vertigineuse qu’un krach boursier, fut-il celui de 1929.
Trust Hernan Diaz Edition de l'Olivier (traduit de l'anglais par Nicolas Richard).



