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[Entracte - Série] "Tapie", la série fiction de Netflix passe à côté de la (vraie) vie de Bernard Tapie

Diffusée sur Netflix, la série "Tapie" plonge dans le parcours de Bernard Tapie, de ses débuts difficiles à sa chute au faîte de sa gloire. Malgré des acteurs solides, les sept épisodes penchent dans la fiction au détriment du parcours managérial de l’homme d’affaires.

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Tapie

Une Porsche 911, un costume tape à l’œil et un franc-parler assumé. Difficile à imaginer en 2023, mais dans la France en plein naufrage industriel des années 1980, Bernard Tapie était le symbole incontesté de la réussite. Le rachat des piles Wonder, les grand-messes en prime-time des émissions Ambitions sur TF1 ou la sulfureuse affaire VA-OM… Ce temps que les moins de 35 ans ne peuvent pas connaitre revît avec la série Tapie, disponible sur la plateforme Netflix depuis le 13 septembre.

Annoncée de longue date, l'histoire en sept épisodes est l’œuvre de Tristan Séguéla. Ce dernier est le fils de Jacques Séguéla, le célèbre publicitaire qui avait mis Bernard Tapie en scène dans la publicité «Je marche à la Wonder». Avant d’arriver sur Netflix, le projet a mis plus de 10 ans à voir le jour et a même été refusé par Bernard Tapie lui-même, qui ne voulait pas voir sa vie retranscrite en fiction.

C’est Laurent Laffitte qui endosse le costume de l’homme d’affaires, secondé par Joséphine Japy dans le rôle de sa femme Dominique. Sans surprise la série reprend la vie de Bernard Tapie des années 1960, et son premier échec comme chanteur, à sa chute dans les années 1990 avec son incarcération à la prison de la Santé.

Laurent Lafitte sans l'ombre d'une caricature

L’on pouvait s’y attendre mais la performance de Laurent Lafitte est solide. L’acteur réussi à se glisser dans le rôle sans caricature : la diction, la gestuelle, l’attitude, tout y est. Âgé de 50 ans, comme Bernard Tapie en 1993, le pensionnaire de la Comédie française est carrément bluffant dans les derniers épisodes où sa ressemblance physique, accentuée par les lunettes de soleil et les prothèses, renforce l’authenticité de son personnage. Laurent Lafitte rejoue également avec justesse de vrais instants de la vie de Bernard Tapie comme ses interviews à la télévision ou sa joie après la victoire de l’OM en coupe d’Europe. Le reste de la distribution est également dans le ton, que ce soit Joséphine Japy qui incarne une femme forte et à la hauteur des ambitions de son mari ou de Patrick d'Assumçao dans le rôle d’un père ouvrier dépassé par le destin de son fils, mais présent pour lui.

L’autre grand point fort de la série est l’authenticité de ses décors. Alors que la vie de Bernard Tapie est balayée sur près de 30 ans, les objets, les voitures, les costumes permettent de s’immerger dans chaque époque. Les reconstitutions du yacht Phocéa ou de l’émission Ambitions au Zénith de Paris sont aussi à noter. Enfin la scène du face à face avec le juge Eric de Montgolfier, superbement incarné par David Talbot, surprend par son intensité. S’étalant sur une partie du dernier épisode, elle arrive en point d’orgue de la course folle de Bernard Tapie vers la gloire. Comme dans la réalité, on y voit l’ancien ministre sûr de lui s’effondrer face à un procureur aussi simple que zélé.

Survol trop succinct d’un empire éphémère

Reste que malgré tout le soin apporté à la forme, on reste clairement sur sa faim pour le fond. La vie de Bernard Tapie est un scénario de film à elle seule, mais la série s’en éloigne trop pour la retranscrire avec justesse. Ce choix est assumé par Tristan Séguéla qui s’est librement inspiré de la vie de Bernard Tapie pour l’écriture des scènes. Ainsi la série laisse à penser que Dominique Tapie était presque le véritable cerveau des affaires de son mari, ce que cette dernière a tenu à démentir après visionnage.

La vie privée du personnage est développée au travers de scènes inventées qui dressent un Bernard Tapie romancé aussi centré sur lui-même que fougueux. L’évocation de sa courte carrière politique est, elle aussi, revisitée. La série donne l’impression d’une nomination rapide de l’homme d’affaires comme ministre de la Ville en 1992. Son entrée en politique est en réalité plus ancienne. Après avoir sondé la droite, Bernard Tapie avait finalement rejoint la gauche à la fin des années 1980 avant d’être élu député des Bouches-du-Rhône en 1989.

Autre déception, les épisodes forment une succession d’images d’Épinal de la vie de l’homme d’affaires, mais ne s’attardent pas réellement sur la façon dont il est parvenu à bâtir son éphémère empire. La méthode du rachat d’entreprises en difficulté pour un franc symbolique, qui a fait la fortune de Bernard Tapie, est rapidement évoquée sans être développée. L’épisode Manufrance passe à la trappe et après le rachat de Wonder en 1984, la série ne raconte que le tournage de l’emblématique émission Ambitions avant de refermer la page des années 1980. Dommage. L’achat-revente mirifique de Look, la renaissance de Terraillon, l’expérience Toshiba… Un voyage plus long dans les années fric un peu oubliées du personnage aurait été aussi savoureux qu’intéressant.

Ni Dominique Tapie, ni son fils Laurent n’ont apprécié la série sans la détester pour autant. Mais Tristan Séguéla pouvait-il seulement réaliser une œuvre consensuelle alors même que l'homme dont elle est le sujet divise toujours l’opinion publique ? Sans doute pas. Ministre, patron de presse, capitaine d’industrie, chanteur, comédien… Décédé 2021, Bernard Tapie restera à jamais le premier acteur de sa vie.

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